— Mais vous, qu’est-ce que vous en pensez ? insista M. Costepierre.

— Je vous l’ai dit, répondit avec impatience M. Coltat-Chamot. Cependant, puisque vous voulez tout savoir, j’ai cru comme tous les gens de ma génération aux bons effets de la compassion et de la bienveillance.

— Oui, dit le professeur. Et maintenant on vous présente des statistiques dont les conclusions et les totaux sont incontestables. La criminalité augmente, c’est un fait. Et que surtout le nombre des délinquants mineurs soit plus considérable qu’il y a cinquante ans, c’est un autre fait. Or il devient évident que la plupart de ces criminels et de ces délinquants ne présentent aucune tare de dégénérescence. Ce ne sont pas tous des fous ou des alcooliques, des fils de fous ou d’alcooliques. Ce sont des amoraux, bien entendu, mais non des impulsifs. Ne vous y trompez pas : s’ils sont amoraux, c’est par raisonnement, c’est parce qu’ils trouvent que la vie est meilleure à vivre dans le mépris des devoirs sociaux et des lois écrites, qui sont douces, insuffisantes, et même inappliquées.

— Monsieur, cria M. Coltat-Chamot, je vous entends : vous allez finir par un éloge de la morale religieuse !

— C’est à vous que je parle, répondit M. Costepierre. Et j’ai au contraire l’intention de vous demander pourquoi, vous qui êtes matérialiste, vous manifestez une mansuétude que seule pourrait se permettre une société qui eût fait de l’immortalité de l’âme et des rémunérations de la vie future un article de foi.

— Vous dites ? interrogea M. Coltat-Chamot, surpris.

— Des chrétiens, des spiritualistes, poursuivit M. Costepierre, ou même de simples déistes voltairiens, croyant en un Dieu rémunérateur et vengeur, peuvent laisser à un juge suprême le soin de punir définitivement les actions des hommes et se contenter sur cette terre d’un minimum de châtiment. Ils ont aussi pour devoir de faire la plus grande attention au problème de la responsabilité ou de l’irresponsabilité du coupable. Mais vous ? Le seul raisonnement que vous avez le droit de tenir est celui-ci : « La morale religieuse pourrait être un frein mais nous n’en voulons pas. Que nous reste-t-il donc pour préserver la société ? La rigueur de la répression. Et ce qu’on doit enseigner dans les écoles, au lieu de je ne sais quelles niaiseries humanitaires, c’est — même au cas où ce ne serait pas absolument vrai — qu’on n’échappe pas, qu’on n’échappe jamais à la justice des hommes. Puisqu’on ne veut plus faire peur de l’enfer aux enfants, il faut leur faire peur de ce qui reste, entendez-vous : une peur sainte, atroce, épouvantable. Et les magistrats doivent faire en sorte que cette peur soit justifiée.

— Vous êtes fou ! dit M. Coltat-Chamot.

— Pas le moins du monde : je suis logique. Une civilisation devenue matérialiste n’a pas le droit d’être indulgente, voilà tout sèchement la vérité. Sans une police exacte, une justice impitoyable, elle est vouée au désastre. Vous supprimez Dieu parce que, dites-vous, rien ne peut démontrer qu’il existe. C’est entendu. Mais alors, supprimez aussi la pitié. La pitié, Monsieur, c’est un sentiment chrétien, qui n’a pu se développer, dans le système de la civilisation chrétienne, que parce qu’il avait sa contrepartie : il devait disparaître, je vous le répète, en même temps que la croyance en un maître éternel, rémunérateur et vengeur.

— C’est un paradoxe ! protesta M. Coltat-Chamot.