Alors on retourne à la vieille maison, les reins paralysés et la tête engourdie. Comme c’est grand, maintenant qu’il n’y a plus rien, et quelles traces les meubles ont laissées sur les murailles : c’est comme des ombres ! Involontairement je me mets à penser à un mort que j’ai aimé, beaucoup aimé… On avait étendu, pour les donner à des pauvres, les derniers vêtements qu’il avait portés ; ils gardaient sur le lit la forme de son corps disparu. C’était tout ce que je voyais encore de lui, cette forme vaine, et bientôt elle allait s’évanouir, envahie par un autre vivant, un misérable autre vivant ! D’autres de même viendront habiter entre ces murs, qui ne refléteront plus rien de moi.

J’ouvre ma fenêtre, elle domine un vieux jardin, ou plutôt un lambeau de vieux jardin sur lequel des constructions neuves empiètent d’année en année. Mais un vieux grand arbre, un platane, y est encore debout, tout nu et tout gris, sans feuilles. Deux familles de corbeaux y ont fait leurs nids, qu’ils reviennent habiter chaque printemps. Que leurs amours étaient bruyantes, et que de fois elles ont troublé mon sommeil ! Combien de fois, à l’aurore, j’ai rêvé d’aller habiter ailleurs pour échapper aux retentissants bavardages de ces clabaudeurs noirs ! Eh bien, maintenant, je m’en vais, je ne les verrai plus : ça devrait me faire plaisir, et voici que pour un rien je les regretterais ! Je ne me souviens plus que de mes victoires contre eux ; car un matin, saisi de fureur, ivre d’insomnie, j’en tuai deux à coup de fusil : une chasse en plein Paris ! J’avais oublié que le peintre Harpignies habite en face de chez moi, et qu’il aime les corbeaux : il trouve qu’ils font bien dans le paysage. Alors M. Harpignies est allé trouvé le concierge, et il lui a dit : « Je sais qui a commis cet imbécile assassinat : c’est un fou qui habite au quatrième étage de votre maison. » J’habite au troisième, et je me suis tu ! J’ai laissé porter la responsabilité de mon crime à un autre, lâchement. Mais maintenant il faut que je parle : c’était moi le fou, monsieur Harpignies ; ce n’était pas le monsieur du quatrième !


… Le lendemain, je retourne à la nouvelle maison. Comment se fait-il que tout y soit changé, si gai, si frais, si pareil à ma vie ancienne, avec quelque chose d’inconnu et de cher, un goût si pur, si net et si jeune ? Tout de même, tout de même je n’avais pas tort : c’est ressusciter que de prendre une coquille neuve. Que la main qui a mis tous ces objets en place était adroite et tendre ; qu’elle a eu d’eux une intelligence différente de la mienne et qui me les fait mieux comprendre ! Dans un coin, éclairé d’une lumière qu’il n’avait pas encore reçue, un vieux makoui chinois rit comme il ne le faisait point là-bas ; et je le salue, et je ris aussi. Il n’y a pas jusqu’aux livres épars sur le parquet, qui n’aient un autre langage : « Tu ne lisais jamais que les mêmes, pauvre homme, font-ils. A nous reprendre autrement, tu feras des découvertes ! » Mes chers livres, mes chères choses : allons, allons, bonjour, la vie !

Voilà comment on déménage. C’est plein de mélancolie — et de volupté.

XII
L’Automne

Dans les villes, nous savons à peine qu’il existe. Nous l’ignorerions tout à fait, sans les marronniers, qui refleurissent. Ah ! oui, ce sont bien des arbres de civilisation, eux, de trop de civilisation ! Avant la fin des longues journées d’août, des grands soirs où le soleil est encore sur l’horizon à l’heure où les hommes prennent leur repos, ils sont déjà tout desséchés, et le froid des premiers matins de septembre mord le pédoncule de leurs feuilles roussies, les arrache, les balaye sur le sol, les entasse contre les seuils. Ils demeurent tout droits, tout décharnés, dans les avenues rectilignes, le long des maisons de pierre immobiles et neutres, qui toutes se ressemblent. On dirait qu’ils ont vécu trop vite, dans une terre artificiellement tiède et grasse de pourritures, et qu’étant les premiers venus aussi, c’est leur droit de s’en aller d’abord. Et puis voilà qu’ils montrent, au bout de leurs branches maigres, de petites feuilles vertes et des fleurs, de vraies fleurs, parce que leur sève n’est pas morte et qu’ils sentent trop de vie encore autour de leurs racines. C’est comme s’ils avaient de la coquetterie, comme s’ils voulaient plaire encore, s’ils voulaient aimer encore, dans le mystère de leurs pétales et de leurs pistils. Dérision, presque péché : on sait que tout cela ne leur servira de rien, qu’elle va périr à son tour, cette seconde jeunesse frêle, anémiée, mensongère, inutilement intrépide et désespérée ; une nuit de gel, et c’est fini, le boueux du matin les jette à l’égout, ces pousses déjà vieillottes, ces fleurs sans fécondité. Et le ciel peut être encore gai, bleu clair et blond, et léger, incroyablement léger : l’hiver est déjà dans la ville. On croit qu’il est partout ; et puis un jour on franchit les murailles, on gagne le pays des arbres. Et chez eux, l’automne est chez lui.

C’est peut-être les jours de pluie, affreusement ternes, sous le dôme mouvant des nuées basses qui courent sous l’éperon des grands vents surgis de la mer de l’ouest, que sa domination se fait le mieux sentir. Il n’y a plus de soleil que sur la terre : les grands arbres l’ont bu durant des mois et des mois, durant la moitié de l’année. Maintenant, ils en sont pleins, ils regorgent d’or : formidable, éclatante, splendide richesse stérile, qui va devenir du fumier.

Parfois, du haut d’une pente raide, on ne les aperçoit que par le sommet de leur chevelure, longues vagues qui déferlent, arrondies, puis croulantes, jusqu’aux champs, retournés, brunis des cicatrices qu’ont laissées les charrues. Parfois la route humide suit leur base, ils escaladent la terre, au pied d’un fleuve, leurs troncs sont noirs, bruns, ou d’une pâleur de marbre, comme les colonnes d’un temple qui n’a pas de fin, pas d’autel, pas de tabernacle, mais invisiblement peuplé de choses augustes, insaisissables et graves. Les platanes sont en or pur, tout neuf, si luisant, si clair qu’on dirait qu’il va tinter ; les peupliers en or plus pâle, comme mêlé d’argent ou reflétant une lueur blanche ; les chênes en or rouge, lourd, somptueux, sculpté dans toute sa profondeur, filigrané comme une cuirasse d’or indien. Et sans fin, sans fin, ces bijoux illusoires tombent du haut de la voûte. Il y a des bûcherons : car leur temps recommence. Ils sont venus avec leurs serpes, leurs cognées, leurs crampons acérés que leurs pieds pesants fixent dans les écorces ; à chaque coup de leurs outils brillants, la pluie d’or se fait plus drue, grésillement froid qui vous poursuit. Son maigre bruit se mêle à celui de l’eau qui dégoutte, et les hommes de la forêt disent : « Sale temps ! C’est de la neige fondue ! » Alors on lève les yeux, on distingue le plomb du triste ciel, les nuées qui s’éplorent, et l’on songe que déjà l’hiver est là-haut, qu’il gèle au-dessus de nos têtes, et que chaque jour, un peu plus, ce grand froid descendra…

La sève coule encore. Sur les blessures des branches et des souches, on met timidement les mains, qu’on flaire : odeur amère, voluptueuse, douloureuse ; on dirait qu’il y a encore là l’ancien parfum des fleurs, on le voudrait surtout, on le voudrait ! On s’efforce à ressusciter ce qui n’est plus, on n’y parvient pas, on frissonne un peu, et je ne sais quoi vous serre le cœur.