Uriel, le lendemain, sortit de bonne heure. Il revint vers midi, posant vingt-deux francs au milieu des cartonnages, rétablis en longue rangée, et accrus : la brave Angélique s’était remise au travail.

— C’est une avance sur le cachet ? fit-elle.

— Une avance ! cria Uriel humilié, ça, une avance pour notre grande gloire, pour l’hôtel à Paris, pour l’automobile, pour le palais en Italie, pour tout ce que nous aurons ! Non. Mais j’ai été voir Ebstein.

— Tu lui as demandé de l’argent ?

— Je ne suis pas un schnorrer ! dit-il.

Uriel venait d’employer sans le vouloir, dans son indignation, un mot de sa langue natale. Le schnorrer est un mendiant professionnel, remplissant une fonction quasi sociale et religieuse ; et Baër considérait qu’il ne peut exister que tels mendiants, parce qu’on ne doit jamais faire qu’une seule chose, toute sa vie. Tel était un des plus vigoureux principes qu’il avait reçus de ses ancêtres : une fois qu’on a pris un métier, on le garde ! Lui, Uriel, était musicien, donc il ne pouvait pas être schnorrer.

— Non, continua-t-il. Mais Ebstein avait reçu un tableau d’un ami, en échange d’un service. Il m’a dit d’essayer de le vendre. J’ai couru les marchands et vendu le tableau pour quatre-vingt-seize francs… Ebstein m’en a laissé vingt-deux.

Il conclut d’un air de justice :

— Il a été très bien, Ebstein, très bien ! De commission, ça ne valait pas plus.