« C’est vrai, songea Berthe. Je n’avais pas pensé que c’est aujourd’hui samedi. Père sort le moins possible ce jour-là. » Par un retour sur elle-même, elle éprouva un remords d’avoir oublié si vite, depuis son mariage, les habitudes religieuses de son enfance.
Elle ouvrit elle-même la porte du cabinet de travail. Le vieux Fauli était assis, inoccupé en apparence, devant son bureau. Le jour, tout près de mourir à cette heure, montrait, fortement accusé par la lumière qui tombait de la fenêtre, le profil ferme et net d’un vieux patriarche : des sourcils touffus, une lèvre épaisse sous la grande barbe blanche, un nez fort et busqué, élargi aux narines :
— Simcha, dit-il, ma Simcha !
Il lui donnait son nom secret, le nom oriental et réservé que les gentils ne connaissent pas, gardé précieusement pour la famille, et que Berthe n’entendait jamais prononcer sans un certain malaise, comme s’il eût contrarié son désir d’oublier des traditions pour lesquelles il lui semblait avoir perdu toute sympathie.
— Père, dit-elle nettement, je viens te parler de mon mari.
Il fronça les sourcils. Jacques Wilden n’était pas un gendre selon son cœur. Berthe précipita ses paroles.
— C’est parce que les Américains n’achètent plus, dit-elle. On ne pouvait pas prévoir ça, le commerce des tableaux allait si bien ! Mais, pour soutenir les prix, il faut acheter, acheter toujours, et depuis six mois on ne vend plus rien.
Elle s’arrêta, n’osant encore dire le reste. Le vieux Fauli haussa les épaules. Des siècles de négoce, de spéculation, de persécution, ont habitué sa race à supporter la mauvaise fortune avec une sorte d’indifférence paisible. A manier héréditairement l’argent de façon régulière on apprend ce qu’ignorent les hommes issus, comme presque tous les Français de sang, de souche paysanne : que cet argent n’est qu’un signe, un symbole qui n’a pas de valeur par soi-même, mais par les possibilités d’échange et de combinaison qu’il permet. Et si l’on n’a pas toujours dans l’esprit ce principe fondamental : « Toutes les affaires sont mauvaises, quelques-unes deviennent bonnes », on perd courage à la première mauvaise affaire ! Mais aujourd’hui la vie est trop facile en France. Quand on compte déjà trois ou quatre générations d’aïeux qui n’ont pas connu l’âpreté de la lutte pour la vie chez les barbares méchants de Russie et de Pologne, ou, ce qui vaut mieux encore, les simples et gaies populations d’Alsace, on n’est plus bon vraiment qu’à se laisser fondre dans la masse nationale, à devenir un fonctionnaire sans responsabilité ou un politicien si on est d’intelligence moyenne ; un homme de lettres, un savant, un artiste quand on a le cerveau bien fait et une sensibilité suffisante. Mais, pour le commerce, c’est fini : on ne peut plus, on n’est plus digne !
Jacques Wilden n’était plus digne. C’était le jugement sans appel du vieux Fauli. Il prononça sentencieusement :
— Les commerces de luxe, ce sont ceux où on gagne ce qu’on veut sur la marchandise, petite fille, et aussi ceux qui s’engorgent le plus vite. On a toujours besoin de farine ou de coton. En temps de crise, les gens en achètent moins, mais ils en achètent tout de même, tandis qu’on ne peut plus leur vendre de tableaux. C’est le contraire, à ce moment : il faut avoir pris ses précautions, garnir ses poches, et acheter !