I. Lettre d’un ancien élève des Jésuites à M. Paul Ker.

Juin 1903.

Monsieur et cher camarade,

Je suis bien fâché de ne pas vous connaître autrement que par votre nom de guerre ; vous devez être ce que nous appelions jadis un bon zig ! En tombant par hasard sur le titre de votre livre, je m’étais dit : « Voyons si c’est mon histoire ! » Car j’ai été aussi en pénitence chez les bons Pères, pour ma correction, dès l’âge de dix ans… et c’était déjà trop tard ! Je vous ai donc dévoré d’un bout à l’autre. Il y a, ma foi, de jolies pages : vous étiez un rhétoricien calé. Et il y en a de touchantes aussi : deux ou trois m’ont fait pleurer comme une vieille bête que je suis. Pardon !

Est-ce mon collège que vous avez voulu peindre ? Certains détails, certains usages locaux me donnent à penser que non. Mais sur l’ensemble des hommes et des choses que vous racontez, il n’y a pas de doute possible. C’est bien un collège de Jésuites, tel que je l’ai connu. Ça ne s’invente pas. Vous me rappelez au vif ma première communion, avec ses ravissements encore vivaces après trente ans passés ; l’âne des Petites-Sœurs (seulement le mien ne valait pas Brocoli et n’a jamais eu l’honneur de paraître sur la scène ; nous l’avions acheté par souscription pour remplacer le vieux qui était mort) ; des amis charmants, qui ont essayé en vain de me convertir ; des professeurs que j’ai gardés dans le cœur et… un P. Préfet que j’ai gardé dessus ; mais ce n’était pas sa faute ! Votre bon gros P. Surveillant, après m’avoir mis à l’ours[9], je ne sais plus pour quelle fredaine, a fini par bénir mon mariage. Un jour aussi, moi, le roi des cancres, j’ai infligé à tout le collège l’humiliation de m’acclamer comme roi des rois. J’étais très fort sur les planches, celles du théâtre (oh ! comique) et celles de l’escrime ; très fort aussi au gymnase et à tous les jeux expansifs. Dans une rencontre historique avec les potaches, j’ai cogné ferme, et pour ce méfait j’ai comparu devant trois inspecteurs, que j’ai désarmés en les faisant rire. J’ai d’ailleurs conscience, pour un coup de poing reçu, de n’en avoir jamais rendu moins de deux, et plus d’une fois, hélas ! j’ai rendu ce que je n’avais point reçu. Se jouait-il au collège une de ces bonnes farces, d’ailleurs inoffensives, que vous avez gardées dans votre sac, la vindicte publique se rabattait d’instinct sur moi, les yeux fermés, et… ne se trompait jamais.

[9] Au cachot.

Je n’ai compté parmi les sages que l’année de ma première communion et peut-être les derniers mois de ma philosophie. Le reste du temps, j’ai fait le désespoir d’excellents professeurs par mon dilettantisme et celui des meilleurs surveillants par mes façons ingouvernables. Un de mes directeurs, je me demande encore par quels moyens surhumains, a réussi deux fois à me sauver d’une exclusion déjà prononcée en haut lieu : je lui ai voué un culte.

Joli portrait, n’est-ce pas ? Il manque à votre galerie. Appelez-moi cancre, braque, rossard, comme vous voudrez. Le fait est que j’ai exercé durant huit ans la vertu des Pères « et ne l’ai point lassée ». Ils ont pu croire jusqu’au dernier moment qu’ils avaient perdu leur peine avec moi.

Eh bien, mon cher camarade, s’ils l’avaient cru, ils se seraient trompés. Écoutez la suite de ma confession.

Malgré ma cancrerie, j’arrivai avec le temps à Polytechnique ; en somme, je n’étais pas tout à fait bête et j’avais pour père un général. Au bout de quelques années, étant encore lieutenant d’artillerie, j’avais malheureusement à mon actif un certain nombre de sottises, dont la dernière en date venait de faire éclore dans ma pauvre cervelle un projet peu banal. Je devais me rendre, le soir même, au mess des officiers, déposer devant eux sur une table un revolver chargé, les prier de dire loyalement s’ils jugeaient mon cas de nature à entacher l’honneur du corps : si oui, je me déclarerais prêt à me casser la tête sur place. La chose ainsi réglée, en attendant l’heure fatale, je me promenais.