Néanmoins, on est tellement habitué dans certains milieux à regarder les Jésuites, qu’on n’a d’ailleurs jamais vus de près, comme des êtres à part, ténébreux, insaisissables, essentiellement retors et louches, que je ne me flatte pas outre mesure d’être cru sur parole. On dira que je suis un jésuite masqué. Il ne me restera qu’une ressource : c’est de répondre à ces incrédules : « Allez, une bonne fois, y voir vous-mêmes. »

Il s’en trouvera peut-être qui auront assez de courage et de loyauté pour faire cet essai, quand les Jésuites seront rentrés chez eux — ce qui ne peut tarder bien longtemps, s’il est vrai, comme on le dit volontiers, qu’étant sortis par les portes, ils ont l’habitude de rentrer par les fenêtres.

En Pénitence chez les Jésuites

LETTRE 1

A
mon condisciple et ami Louis X., élève de Rhétorique au lycée de Z.

1er octobre 187…

Mon cher Louis,

Je t’annonce une nouvelle que tu ne voudras pas croire. J’y crois à peine moi-même… Hélas !

Tu me connais de longue date et tu sais que, si je ne suis pas un mauvais cœur, sans me vanter, je n’ai jamais été un modèle de travail, de discipline et de sérieux. Ah, le sérieux ! Voilà un mot qui m’horripile ! On me le répète le matin, on me le répète le soir, on me le fait manger à toutes les sauces : j’en étouffe. Que diable ! Je ne suis pas un bénédictin pour sécher sur des bouquins savants, ni un chartreux pour moisir en cellule et me nourrir de silence, d’eau claire et de pénitence. Je vais avoir seize ans ; j’ai dans les veines du sang qui bout, dans la cervelle quelques idées pas plus sottes que d’autres, dans le cœur… Ma foi, est-ce qu’on sait, à nos âges, ce qu’on a dans le cœur ? Tout, par le désir ; en réalité, rien, rien que le vide, la faim, la soif d’un idéal qui est dans les étoiles, à des milliers de lieues… Oh ! j’en pleurerais une journée !

Mais tout cela ne t’apprend pas la chose étonnante, stupéfiante. La voici toute crue. Mon père vient de me déclarer qu’il me retire du lycée pour me mettre chez les Jésuites.