Il y a de ta part une erreur absolue, quand tu supposes que les Jésuites ont exercé une pression savante sur mon imagination ou ma conscience. Tu dois savoir que je ne suis pas de caractère à l’admettre : on m’a toujours dit que je possédais un naturel d’âne rétif, qui recule quand on veut le faire avancer contre son idée. A vrai dire, je m’attendais à cette pression, tout disposé à me garer contre ; mais on n’a employé pour me convertir ni force ni ruse.

Avant la retraite, j’avais reçu de mes nouveaux maîtres ou de mes condisciples divers avis, très rares d’ailleurs et parfaitement courtois, provoqués par mon ignorance des usages de la maison ; mais je n’ai eu à subir ni un reproche, ni une menace, ni une sollicitation quelconque, relativement aux pratiques religieuses. Pères et élèves ont eu pour moi de bons procédés, qui tendaient à me rendre la vie de collège moins désagréable et le devoir plus facile : voudrais-tu qu’ils eussent fait le contraire ? Et de quel droit affirmes-tu qu’il se cachait là-dessous une conspiration machiavélique contre ma naïveté de débutant ? Il faudrait des preuves. S’il en existait, sois sûr que ma défiance première les aurait aperçues.

Quant à la retraite, je t’ai dit comment les choses se sont passées. Je n’ai subi ni enjôlement ni emballement. Je suis simplement revenu, par raison et par conviction réfléchie, à la foi de mon enfance et aux obligations de mon baptême. En d’autres termes, je suis rentré dans le devoir intégral — et je m’en trouve fort bien. Jamais je n’ai été plus gai, plus heureux de vivre, de travailler et d’obéir. Mes journées passent avec une rapidité qui n’a de comparable que celle de mes nuits ; je n’ai plus le loisir de broyer du noir, ni d’entreprendre des voyages dans la lune. Je me sens dans le réel et dans le bien, et je ne désire rien au delà pour le moment.

Après cela, mon cher, je ne t’en veux pas de me faire sentir le contre-coup de tes préjugés : il y a trop peu de temps que je les partageais encore. Seulement, entre nous deux, il existe à présent une grave différence. J’ai le droit de dire comme César, avec une variante : « Je suis venu, j’ai vu et j’ai été vaincu. » Toi, tu n’as pas vu.

Je ne prétends pas faire le procès de l’éducation morale qu’on reçoit, que j’ai reçue au lycée de Z. Mais, puisque tu en entreprends l’apologie, parlons-en un peu, sans complaisance ni animosité, comme dit le profond Tacite — un brave homme qui a toute mon estime.

En dehors de quelques phrases pompeusement banales, que nous applaudissions à grands coups de talon aux distributions de prix (on y applaudit tout, parce que c’est la fin), as-tu souvent constaté chez nos communs éducateurs la préoccupation de faire de nous, je ne dis pas des chrétiens — on n’y songeait guère — mais des hommes de bien ? Le proviseur s’inquiétait surtout de sauvegarder la réputation du bahut contre nos révélations indiscrètes et contre les plaintes de nos familles, écho des nôtres, sur la soupe. Parmi nos professeurs, les moins mauvais étaient protestants ou juifs ; les autres, pour la plupart, francs-maçons ou athées. Peut-être, en cherchant bien dans la pénombre des emplois modestes, aurait-on découvert un ou deux honnêtes cléricaux, dont la grande préoccupation allait à ne pas être connus pour tels. Je n’en sais qu’un, M. P***, auquel son talent hors ligne a fait pardonner ses convictions catholiques franchement affichées : mais, dès qu’on a pu se passer de lui, il est parti. Quant aux malheureux pions, ils nous donnaient généralement l’exemple du plus parfait débraillé, et nous connaissions les rigolades qu’ils se payaient en ville.

Il est vrai qu’on nous faisait marcher au son du tambour et au pas, comme à la caserne. Cet agréable exercice, poussé avec persévérance et conviction pendant huit ou dix ans, suffit-il pour apprendre à marcher droit plus tard dans le chemin de la vie ? On avait l’air de le croire ; mais il m’est venu là-dessus des doutes sérieux.

Tu me diras que, si quelque chose manquait encore à notre vertu, on nous fournissait l’occasion d’y suppléer entre nous par le frottement mutuel : car, ainsi que du choc des idées jaillit la vérité, ainsi du contact des passions doit jaillir la moralité. Belle théorie, que nous acceptions de confiance, sans y rien comprendre : que nous importait en pratique ? Par le fait, c’est une blague. L’expérience m’a, hélas ! appris que certaines passions, et non les meilleures, au lieu de se détruire au frottement, se combinent et s’ajoutent : ce qui s’ensuit, tu le sais comme moi.

Ici l’on a, je crois, la prétention de faire, aussi bien qu’ailleurs, des savants ; mais il n’est pas besoin d’y avoir passé huit jours pour s’apercevoir qu’avant tout on veut former, comme on disait au grand siècle, des honnêtes gens. La loi du respect, si peu connue où tu es, et le sens chrétien du devoir, dont la notion même n’est pas admise au lycée, dominent tout dans ce collège et donnent au système d’éducation une puissance moralisatrice à laquelle un esprit droit ne saurait longtemps résister.

Je me flatte peut-être en me décernant une place parmi ces esprits-là : le fait est que je ne résiste plus et n’en ai même nulle envie. En ce moment, mon ami, je ressemble à un de ces appartements longtemps fermés, sombres et froids, dont les fenêtres viennent de s’ouvrir toutes grandes au soleil levant : le flot de lumière entre, éclaire tout, réchauffe tout, assainit tout, et, en même temps, l’âcre odeur des recoins poussiéreux ou moisis se fond insensiblement dans la délicieuse fraîcheur des parfums printaniers.