Quand on est bête, c’est pour longtemps.
Ceux que je vois sont forts en chair, hauts en couleur, avec des yeux ronds qui s’étonnent de tout, avec des jambes et des bras balourds qu’ils ne savent où fourrer. Ils sont incapables d’éviter le moindre casse-cou et de parer le plus innocent des horions. Pas méchants, sauf quand ils se mettent en colère contre un de leurs semblables ; car alors ce sont des moutons enragés, c’est-à-dire ce qu’il y a de pire au monde et de plus amusant à regarder. Mais généralement ils ont bon caractère : ce sont des nullités qui ne demandent pas mieux que de passer inaperçues et qui, de fait, ne comptent pas dans une division — si ce n’est, hélas ! à table… Comme ils ne gênent personne, on ne les taquine pas, et leur éducation se poursuit sans encombre, s’achèvera sans bruit et se couronnera vraisemblablement par un bon petit mariage chrétien. Ils seront d’excellents pères de famille, maires de leur commune, et de très fermes soutiens de la bonne cause. C’est ce qu’on nous dit pour nous empêcher parfois de leur former le caractère en les houspillant.
La seconde espèce se voit plus rarement au lycée : ce sont les petites moules, les moules fines, gentilles, délicates, anges ou demoiselles, qu’on a peur de casser en les heurtant et qui ont peur elles-mêmes de se fêler en remuant trop vivement. Enfants de bonnes familles plus ou moins aristocratiques, élevés doucement, tendrement, par des femmes, chétifs de santé, habitués dès l’enfance à toutes les attentions et à tous les ménagements. Timides et gauches, ils se réfugient volontiers dans le règlement, parce qu’il les protège, et s’accrochent instinctivement aux soutanes des surveillants par ressouvenir des jupes maternelles. Ce sont les innocents de la division : on ne les qualifie pas plus durement, parce qu’ils tiennent assez souvent la tête des classes et que les élèves gardent toujours le respect de la supériorité intellectuelle. Mais en récréation, où l’intelligence compte beaucoup moins que les aptitudes physiques, malheur aux innocents qui se font tirer l’oreille pour prendre part au jeu, ou qui, par maladresse, font perdre leur camp ! On se charge alors, par charité pure, de leur administrer verbo et opere une trempe fraternelle qui, à la longue, ne peut manquer de produire sur leur tempérament un effet salutaire : car avec des gens intelligents il y a toujours de la ressource. Les surveillants regardent faire, du coin de l’œil, et n’interviennent qu’au moment où le dégourdissage menace de tourner en abus de la force.
Les petites moules, dans leur timidité maladive, sont du moins simples, modestes, bons enfants en général : je les préfère cent fois à l’exécrable engeance des poseurs avec leur taille toujours cambrée et leur cou d’oie emprisonné à l’anglaise dans un immense carcan de gélatine, suant la pommade et la morgue par tous les pores de leur précieuse personne. Ils sont, Dieu merci ! peu nombreux et n’ont pas même assez d’esprit pour voir combien ils sont ridicules. Je me rappelle avoir lu quelque part qu’on cesserait d’être bête, si l’on pouvait arriver à croire qu’on l’est. Ces poseurs n’en sont pas encore là : ils se tiennent pour des gens de valeur, parce qu’ils se croient des gens comme il faut, et ils écrasent de leur pitié les pauvres mortels qui se piquent, non pas d’être à la mode du jour, mais de préparer sérieusement leur avenir, et qui, dans cet avenir, voient autre chose que des courses, des chasses ou des parties de plaisir. Les pauvres sots ! On la leur rend avec usure, leur pitié… Mais ça ne les changera pas.
Quelques-uns pourtant ne manquent pas de moyens : ceux-là constituent, dans le genre poseur, l’espèce des pédants. Il y a ici un rhétoricien qui en est le type achevé. Parce qu’il a trois poils au menton, il joue l’oracle perpétuel : il a tout vu, tout lu. Du haut de ses quatre pieds six pouces, il juge souverainement les hommes et les œuvres, surtout les plus modernes, qu’il connaît à fond pour en avoir entendu parler pendant les vacances. Il a un oncle qui est académicien — de province, mais en attendant mieux — et dès lors on conçoit que le neveu ne peut pas être un esprit ordinaire. Il semble bien l’entendre ainsi : que faire à cela ? Notre professeur, qui le connaît bien, ne manque pas les occasions de le rappeler à la modestie et au bon sens : le petit bonhomme baisse son nez retroussé, puis, l’orage fini, le redresse plus impertinent que jamais. Est-ce de l’orgueil ? Je croirais plutôt que c’est une manie, provenant d’un culte exagéré pour le grand homme son oncle. Nous l’avons baptisé lui-même le grand homme : il fait semblant d’en être flatté, mais ça le vexe, et, ce qui vaut mieux, ça l’oblige quelquefois à se taire.
Si tu es un peu surpris de tous ces méchants portraits, je te dirai que nous étudions en ce moment La Bruyère, pour lequel je m’avoue un petit faible. Et, comme mes vieilles habitudes de caricaturiste se trouvent contrariées par le règlement des Jésuites, je me rattrape comme je puis, sous le beau prétexte d’amour de l’art.
C’est peut-être mal.
Quoi qu’il en soit, après avoir lu ce qui précède, je t’entends crier vertueusement au scandale : « Quoi ! Chez les bons Pères, on admet ces défauts-là ? On tolère des petites et des grosses moules, des poseurs et des pédants ? Cela renverse toutes les idées courantes sur la réputation éducatrice des Jésuites. »
C’est exactement ce que, dans mon indignation de néophyte, j’ai objecté à mon sage ami Jean. Il m’a répondu : « Mon gros (c’est sa façon de m’appeler, quand il va me dire des choses aimables), ça me fait de la peine de te voir si borné. Trouve donc moyen de rallonger un peu ton nez pour reculer tes horizons.
— Merci.