Et nous voilà installés sur la jolie chaloupe des Pères, mon professeur aux rames, qu’il manie avec la dextérité moelleuse d’un vieux canotier, moi au gouvernail, gouvernant comme je pouvais, en novice. Quand nous eûmes doublé le barrage, non sans quelques irrégularités dues à mon peu d’adresse, mais chaque fois redressées par un maître coup d’aviron du Père, il commanda : « Laissez aller ! » Et notre esquif se mit à glisser légèrement, sans la moindre secousse, au fil de l’eau tranquille, pendant que le calme de l’air était à peine troublé par le feuillage frétillant des peupliers du bord et quelquefois par les clameurs toujours plus lointaines des joueurs de barres.
Après avoir savouré quelques minutes ce délicieux abandon, le Père dit : « Maintenant causons. Où en étions-nous restés, l’autre jour ?
— A l’entrée du Cours de Lettres.
— Par conséquent sur un terrain qui vous est familier : cela nous dispensera des longueurs. Je n’ai plus à vous apprendre ce qu’on fait dans les deux classes qui composent ce cours : les Humanités et la Rhétorique.
— On y fait de la poésie et de l’éloquence, et il est expressément défendu, non pas d’y préparer son baccalauréat, mais d’en parler.
— Très juste, attendu qu’il se prépare tout seul.
— Avec le coup de pouce du professeur.
— Sans doute, et suivant un axiome bien connu : Qui peut le plus, peut le moins. Dans les classes inférieures, les élèves se sont bravement nourris de la moelle substantifique des trois grammaires, française, latine et grecque, et ont acquis, par le commerce journalier avec les auteurs faciles et par maint exercice pratique, une sérieuse connaissance des langues classiques. Leur mémoire s’est développée complètement et déjà quelque peu meublée ; leur jugement et leur goût littéraire a commencé à s’éveiller.
Maintenant, l’étude plus intime des poètes et des orateurs, jointe à celle des préceptes de littérature et d’éloquence, appuyée de nombreuses compositions sagement graduées, narrations, poésies, discours, académies, va donner son expansion naturelle à cette sensibilité délicate, qui est le don de s’émouvoir et d’émouvoir autrui, en face du vrai, du beau et du bien. Ainsi comprises et sérieusement employées, ces deux belles années du Cours de Lettres apprendront au jeune homme à bien penser, à bien sentir et à bien rendre, ce qui constitue le grand art de bien dire… selon quel auteur ?
— Selon M. le comte de Buffon, qui ne plaisante jamais.