De fait, le passé est à cent lieues. Je t’ai bien observé — pardonne-le-moi : c’était pour clouer le bec à l’oncle Barnabé, qui s’est encore avisé, l’autre jour, devant maman et moi (il ne l’aurait pas dit devant papa), de prétendre que les Jésuites, étant des hypocrites, comme chacun sait, ne peuvent faire de leurs élèves que des hypocrites. On voit sans peine que tu n’es plus, comme autrefois, tout en dehors, tout en l’air : tu es maître de toi, maintenant, et tu ne t’abandonnes qu’autant que tu veux. Mais tes bonnes façons, tes petites prévenances, tes taquineries même, tout ce que tu dis et tout ce que tu fais a un air si naturel, si simple et si franc qu’on ne peut s’y tromper. Ce ne sont pas seulement tes manières qui ont changé, c’est tout l’homme, et tu es devenu bien vraiment le meilleur des fils et des frères. N’en sois pas trop fier, n’est-ce pas ? Le mérite en revient d’abord au bon Dieu et à tes Pères.
Faut-il que je dise tout ? Oui, je ne saurais le garder pour moi. Tous ceux qui t’ont vu à Z… ont fait sur toi les mêmes remarques. Si tu avais pu entendre les compliments qu’on est venu faire à maman, dimanche, au sortir de la messe, sur ta tenue à l’église, et toute la semaine sur ta parfaite politesse, ta mine ouverte et franche, ta conversation réservée dans les visites que tu as dû faire !
Quant à l’effet produit sur tes anciens camarades, tu en auras sans doute des nouvelles par Louis. Il nous a raconté hier qu’ils ont été ahuris de te trouver à la fois si sérieux (tu devines ce qu’ils entendent par ce mot) et si bon enfant. Nous avons su par lui comme tu as gentiment remis en place ce grand niais de G… qui voulait plaisanter sur le confessionnal :
« Est-ce que tu y vas ? lui as-tu demandé.
— Non.
— Alors comment sais-tu ce qui s’y passe ? Moi j’y vais, et je sais qu’on en sort plus propre et plus léger. Fais-en donc l’essai et tu pourras en parler. »
Il paraît que ce malheureux a baissé le nez et que les autres sont devenus songeurs. Tu verras qu’ils se confesseront.
Mais moi aussi, Paul, tu m’as fait faire des réflexions. Je ne suis pas tout à fait une païenne, assurément ; je crois que j’aime le bon Dieu et la sainte Vierge. Mais je devrais être plus solidement pieuse, moins fière, moins coquette, plus charitable.
J’aime bien nos parents : ils sont si bons ! Mais suis-je assez bonne à leur égard ? J’ai encore bien souvent mes humeurs et mes sots caprices, et alors je ne sais pas me retenir de leur faire de la peine. Je vois bien qu’ils ne m’en gardent pas rancune : ils en souffrent pourtant.
Je voudrais être sérieuse, forte et bonne comme toi : je le deviendrais peut-être, si tu m’y aidais. Dis, mon Paul, le veux-tu ? Jusqu’à présent, je t’ai appelé mon petit frère : mais te voilà congréganiste de la sainte Vierge et presque un homme. Les rôles doivent changer. Tu seras désormais, si tu le veux, mon grand frère, et moi je serai ta petite sœur, que tu conseilleras, que tu gronderas et qu’ainsi tu rendras meilleure. Je ne t’en aimerai pas moins, crois-le bien, — ni plus, parce qu’il n’y a pas de plus possible.