Au reçu de ta lettre, je n’ai fait qu’un bond chez le P. X… pour lui annoncer ta prochaine arrivée et lui crayonner ton portrait au naturel. Je ne t’ai pas flatté ; mais l’impérieux devoir de la franchise m’a pourtant forcé à dire de toi un peu de bien. Je sais que tu diras toujours assez de mal. Quant à l’accueil que le Père te réserve, ne te mets point martel en tête. Il y a le premier regard, le coup de feu plongeant, qu’il n’est pas possible d’éviter ; il faut bien qu’on s’aborde par un bout. Mais ce ne sera qu’un éclair, immédiatement effacé par un de ces bons sourires qui font l’effet d’un rayon de soleil printanier. Encore une fois, n’aie pas peur. Tu seras reçu comme je l’ai été, à bras ouverts, et tu verras comme il fait bon s’y jeter avec toutes ses misères.

Moi aussi, je vais trouver longs ces quinze jours, et, par contre, je déplore d’avance la rapidité avec laquelle passeront les deux jours de congé. Mais il faut se faire une raison. Avec l’âge on finit par entrevoir que la vie doit être autre chose qu’une série de plaisirs variés. Travaillons, disait encore en mourant je ne sais plus quel César du vieux temps : c’est un beau mot pour un païen, et qui fournit une belle devise, même pour les chrétiens qui ne sont pas empereurs.

En ce moment, chez nous, la préparation du baccalauréat bat son plein. Je vois maintenant, plus que jamais, combien la méthode de notre professeur est pratique et sage. Tu veux savoir ce que m’ont appris mes six mois de rhétorique vieux jeu ?

D’abord, je crois avoir appris quelque peu à écrire en français. Le travail que j’ai fait pour y arriver ne ressemble pas, je le dis tout de suite, au travail contre nature auquel nous a condamnés, l’an passé, notre professeur de seconde. Tu te rappelles qu’il nous parlait au moins deux fois par jour de son diplôme d’agrégé ; il ne voyait rien au delà et couchait avec. Dès le lendemain de la rentrée, quand nous ne savions pas encore mettre sur pied une phrase correcte, cet enragé de critique littéraire nous imposa comme devoir ce qu’il appelait solennellement une dissertation. Ne connaissant pas ce dont nous avions à parler, nous achetâmes des bouquins (il y en avait un de lui) où le devoir se trouvait tout fait, et nous employâmes toute notre ingéniosité à accommoder le plat de manière à laisser croire au bonhomme qu’il sortait de notre cuisine — ou de la sienne. Et ce fut ainsi toute l’année. A la fin, nous avions acquis une incontestable dextérité à fabriquer des dissertations avec des découpures ; en outre, nous possédions un choix assez riche de formules banales pour louer convenablement des auteurs ou des œuvres que nous connaissions à peine de nom. Mais si, hors de là, l’un d’entre nous était de force à mettre une idée personnelle en français lisible, il ne le devait pas à l’agrégé, ni à ses dissertations.

Ici, on ne nous apprend pas à écrire comme si nous aspirions tous à l’agrégation ès lettres : on veut que la plume entre nos mains puisse devenir un instrument universel. Durant le premier semestre, nous avons fait au moins quarante à cinquante compositions françaises, deux par semaine, sur tous les sujets et dans tous les genres possibles : discours historiques ou autres, harangues et plaidoyers, lettres, tableaux, portraits, dialogues… La variété des situations, des idées, du ton et du style écartait l’ennui, tenait l’esprit en haleine, fournissait aux talents spéciaux l’occasion de se montrer, enfin nous exerçait à tous les développements. Aussi, amour-propre à part, je me crois personnellement en mesure d’écrire une page raisonnable sur n’importe quel sujet de ma taille. C’est un résultat qui, tu l’avoueras, dépasse notablement celui d’un vulgaire chauffage pour le baccalauréat et qui, après le baccalauréat, gardera son prix.

Quant à cette critique littéraire qui fait la matière habituelle de la composition française au baccalauréat, je te dirai, mon ami, qu’elle ne me préoccupe guère. Les auteurs classiques sur lesquels elle pourra tomber, grecs, latins et français, nous les avons étudiés à fond, comme je te l’ai expliqué : donc les éléments d’une bonne critique ne nous manquent point. La répétition générale par pays et par genres, que nous faisons durant ces derniers mois, achèvera de nous donner les idées d’ensemble et nous permettra les comparaisons, si chères, paraît-il, à nombre d’examinateurs. Pour nous familiariser avec la forme spéciale au genre, étant donnée la souplesse de style acquise par les exercices précédents, quelques applications bien choisies pourront suffire.

Voilà pour la composition française. En version latine, nous sommes forts comme des Turcs, et même davantage. Nous en avons fait deux par semaine, selon une progression croissante de difficulté : d’abord les historiens faciles ; puis les poètes, pas commodes quelquefois ; pour le dernier trimestre, le profond et abrupt Tacite, les traités oratoires et philosophiques du copieux Cicéron, les savants casse-cou du sage et subtil Sénèque. D’ailleurs, nous avons eu chaque jour, dans la prélection du professeur, un exercice incomparable de traduction, et je mets en fait qu’après avoir fouillé avec lui dans tous les sens, pendant six mois, les meilleurs endroits des bons auteurs, un élève de quelque intelligence ne restera jamais coi devant un texte latin ou grec, quand il ne l’aurait pas vu de sa vie.

Aussi, pour la préparation des auteurs inscrits au programme, on ne juge pas utile, dans cette maison, de recourir aux corrigés, si indispensables au lycée : ils sont même formellement interdits. Quelquefois, pour nous faire connaître ou nous rappeler l’ensemble d’une œuvre, le professeur nous en lira une traduction rapide, que nous suivrons sur le texte : ce sera tout.

Depuis Pâques, nous donnons aux matières de pure mémoire le temps que réclame leur répétition générale ; mais tous les loisirs qu’elles nous laissent sont consacrés, comme auparavant, à l’étude des trois langues classiques par la prélection et la version, par la composition française et latine, par le thème grec…

Hé ! oui, mon ami, le thème grec ! La « réaction profonde » que tu as découverte chez moi, l’autre jour, va plus loin encore que tu ne pensais : elle va jusqu’à cet épouvantail qu’on nomme le thème grec. Le premier qu’il m’a fallu élaborer ici, m’a fait suer d’ahan. Mais il m’a rendu un gros service : il m’a prouvé victorieusement que je ne savais pas un mot de grammaire. Aussi je fus classé dans les derniers : je ne l’ai dit à personne, mais j’en ai été tellement vexé que, trois mois après, je savais ma grammaire et je constatais que mes progrès dans l’intelligence des auteurs suivaient exactement mes progrès en thème grec. Aujourd’hui je compte parmi les hellénistes de la classe et je lis Homère pour mon plaisir.