Mais, à ce moment, M. Havard rougit comme un écolier pris en faute et se mordit les lèvres. Il venait de laisser échapper un mot imprudent, il le regrettait de toute son âme, avec le vague espoir que le ministre de l’intérieur ne l’avait pas remarqué.
La « cuisine » est, en effet, en argot policier, non seulement une pièce de la permanence des agents de la Sûreté, mais surtout une opération, une manœuvre que la loi n’a pas prévue, contre laquelle tous les ministres s’élèvent et que tous les policiers, à part de bien rares exceptions, n’hésitent pas à pratiquer.
Juve s’apercevait de l’embarras du chef et dissimulait mal un sourire satisfait.
Juve ne pouvait sentir la cuisine. Il trouvait le procédé honteux, jamais il ne l’avait appliqué. Cuisiner un inculpé, c’est en effet tenter de surprendre sa bonne foi, de capter sa confiance en lui mentant sans vergogne. C’est un peu se mettre à son niveau, c’est user de fourberie et de lâcheté, c’est exécuter un chantage moral !
Les pauvres bougres que l’on arrête, en effet, sont le plus souvent quelque peu effarés lorsqu’ils se sentent pris dans le terrible engrenage qu’est la machine judiciaire. Ils perdent la tête, ils s’épouvantent. Or, l’homme est ainsi fait qu’à l’instant où il a peur, quel qu’il soit, il éprouve le besoin d’une amitié, d’un confident, d’une compassion, d’une plainte.
C’est alors que les policiers cuisinent. On laisse tranquillement l’inculpé s’effrayer, solitaire, dans sa cellule. On affecte une sévérité exagérée à son endroit, cela s’appelle, en argot, lui faire faire cornichon. Et quand l’inculpé est arrivé à un degré complet de désespoir, un nouveau policier paraît. Celui-là affecte d’être bon type. Il cause, il plaisante avec le prisonnier, il ne prend pas son affaire au sérieux. À l’entendre, tout s’arrange, l’important, c’est de ne pas rouspéter et de ne pas nier ce qui n’est pas niable.
Le policier va quelquefois, et de là vient le terme de « cuisine », jusqu’à offrir à sa victime un bon repas qu’il fait venir d’un restaurant voisin. Il dîne lui-même avec le prisonnier, les verres se heurtent, on devient copains et, tout naturellement, l’homme arrêté perd de sa méfiance, croit avoir trouvé un ami, se confesse, avoue, demande des conseils…
Alors, il est perdu !
La cuisine a réussi.
L’agent qui vient de se conduire comme un mouchard rédige un rapport, note les aveux, les communique au juge d’instruction.