Comme il le disait, l’affaire avait été chaude. Il s’en était fallu d’un rien qu’elle ne tournât mal, d’ailleurs il n’était pas prouvé qu’il était actuellement complètement hors de danger.

Les quais de la Seine, en effet, aux heures avancées de la nuit, ne sont pas ce que l’on pourrait croire.

Ils ne sont point déserts et abandonnés comme, à coup sûr, une infinité de Parisiens sont disposés à le supposer.

Aux heures tardives de la soirée, en effet, les berges se peuplent d’une foule mystérieuse, hâve, déguenillée, aux apparences étranges, mais peut-être en réalité plus inquiétante que réellement dangereuse.

C’est le rendez-vous de tous les meurt-la-faim, de tous les sans-logis, de tous ceux qui composent cette grande armée de la misère qui, d’un bout de l’année à l’autre, cantonne à Paris, manœuvre dans les rues et gagne, avec chaque jour, un combat contre la faim.

Les moindres coins d’ombre sont alors utilisés. En passant on devine, à l’abri des matériaux que l’on charge ou que l’on décharge des péniches, des formes humaines. Elles sont solitaires ou rassemblées en groupe, tassées les unes contre les autres. Il y a des miséreux qui fuient instinctivement toute société, qui défendent leur isolement avec une farouche volonté et comme s’il représentait à leurs yeux le seul bien enviable.

Il en est d’autres, grelottant de froid, qui s’unissent pour se serrer les uns contre les autres et tromper ainsi la fraîcheur de la nuit.

De temps à autre, de loin en loin, on entend alors le bruit d’un gros flac, de quelque chose de pesant qui tombe à l’eau… Personne ne bouge, il n’y a pas un cri. C’est à peine si quelque habitué des berges murmure :

— Encore un qui a eu le cafard !…

Le « cafard » est une maladie étrange, un vertige extraordinaire, qui sévit dans le peuple des berges. Il prend brusquement son homme, il le serre à la gorge, il l’étouffe…