— Que vous l'aimiez, monsieur, répondit-il, c'est possible: mais que vous ayez l'intention de l'épouser, c'est faux.
— Pourtant…
— C'est faux, vous dis-je, car vous savez bien, comme moi, que Mme la comtesse de Kerhor ne consentirait jamais à une pareille union. Et cependant, poursuivit Tanneguy, toujours avec la même gravité triste, il fut un temps où les Tanneguy eussent peut-être hésité, eux aussi, à contracter une alliance avec les Kerhor. Mes ancêtres m'ont légué à moi aussi, monsieur le comte, un blason que je n'étale pas aux yeux du monde, mais dont je suis fier, et je ne permettrai à personne, à personne, entendez-vous, de le souffleter impunément!
Et comme Octave demeurait interdit et muet, le vieux Breton continua:
— C'est le malheur des temps, monsieur le comte, dit-il, les jeunes gens d'aujourd'hui, qui, à l'âge de vingt ans ne croient plus à l'amour, à la fidélité, à la loyauté, à l'honneur, s'arrogent le droit de porter insolemment le trouble et la honte dans les familles… Que leur importe à eux la vieillesse du père ou la pureté candide de la fille; ils vont droit leur chemin, sans s'inquiéter de ce qu'ils laissent derrière. Mais il peut se trouver cependant, et j'en suis une preuve vivante, monsieur le comte, un homme, un vieillard, que de pareilles actions révoltent, qui a encore dans les veines un sang jeune et vigoureux, et qui, au besoin, ne l'oubliez pas, saurait venger par l'épée, et d'une main sûre, l'outrage fait à son honneur! Allez donc, monsieur le comte; demain, grâce à vous, ma fille et moi nous quitterons le pays… Et je vous le dis, avant de vous quitter, je vous le dis sans colère et sans forfanterie, je prie Dieu qu'il vous éloigne à tout jamais de ma demeure.
Octave avait tout écouté sans répondre.
Toutes ces insultes il les avait dévorées sans mot dire; c'était le père de Marguerite qui parlait, et il faisait sans hésiter le sacrifice de sa vanité à son amour.
Mais quand le vieux Tanneguy eut cessé de parler, il releva la tête et fit quelques pas vers lui:
— Monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, les apparences accusent aujourd'hui la sincérité de mon amour, et ce n'est ici ni le lieu ni le moment de me disculper!… Pour Marguerite, pour moi, pour vous-même, je me tairai… Je n'ai qu'un mot à dire cependant, et ce mot renfermera toute l'explication de ma conduite: j'aime Marguerite, et je jure Dieu qu'elle sera ma femme.
Puis, se tournant alors vers la jeune femme qui se tenait plus morte que vive adossée à la fenêtre ouverte: