On a beaucoup exploré la Bretagne, dans ces derniers temps surtout; les touristes s'y sont donné rendez-vous de tous les points de la France, et cette terre, éminemment pittoresque, a été pendant quelques années presque aussi fréquentée que la Suisse ou l'Italie.

Mais les touristes n'ont guère visité que les lieux dont les Guides du voyageur leur indiquaient le nom et la position topographique. Ils ont parcouru les plaines de Karnac, les rives enchantées de l'Ellé, les montagnes d'Arrès; ils se sont arrêtés à Penmarch, au Foll-Cout, à Saint-Paul-de-Léon, et bien peu ont osé pousser leur course, jusqu'aux bords de l'Océan. Les côtes de Bretagne ont rarement été foulées par le pied du voyageur, et les historiens du pays eux-mêmes ont complètement négligé d'en faire mention.

Que de ravissants paysages, que de puissantes fantaisies de la nature restent là, ignorées ou méconnues. Quel plus beau spectacle que celle longue suite d'énormes rochers que la mer, dans ses gigantesques caprices, a taillés avec un art qu'envierait le plus habile sculpteur! De Saint-Matthieu à Saint-Paul-de-Léon le regard se lasse à admirer; les glaciers de la Suisse n'ont pas de plus beaux aspects, les bords de la Baltique n'offrent pas de plus curieux sujets d'étude. Il y aurait tout un livre à écrire sur cette partie de la Bretagne, livre coloré, attrayant, saisissant et dramatique. Il sera fait tôt ou tard.

La ferme du vieux Tanneguy était à une demi-lieue environ de la côte, mais par sa position elle dominait, nous l'avons dit, toute cette plaine qui s'étend entre le Conquet et Saint-Matthieu; un bouquet de petits arbres en formait une ceinture mouvante, et elle s'en dégageait coquettement pour laisser s'élever vers le ciel les petites tourelles à cul-de-lampe, dont elle était ornée: un vieux reste de la féodalité.

Octave examinait un à un tous les détails de cette charmante habitation, et son coeur battait à se rompre quand la pensée lui venait que Marguerite était là, sans doute, et que d'un moment à l'autre il pouvait la voir. C'était la première fois qu'il lui arrivait de pousser ses excursions jusqu'à cet endroit, et il se sentait rougir et trembler comme un écolier pris en défaut.

Mais le désir de voir Marguerite fut plus fort; il s'assit au pied de l'un des arbres qui servent d'allée à l'habitation, et attendit patiemment.

Il était six heures environ; le soleil se couchait à l'horizon, il avait fait une journée magnifique. Il espérait la voir sortir, la rencontrer, lui parler; mille rêves insensés à la réalisation desquels il ne croyait pas. Mais il attendait, et cette attente suffisait à emplir son coeur d'une douce émotion.

Une heure se passa ainsi sans qu'aucun incident vint troubler sa solitude; Octave était désappointé, mais que pouvait-il faire? Se résigner et revenir le lendemain, c'était le parti le plus sage, et déjà il se disposait à se lever quand un bruit de pas vint détourner son attention.

Ce pouvait être Marguerite! et tout son être tressaillit; mais cette joie dura peu, car dès qu'il se fut retourné, il aperçut un vieux mendiant qui venait à lui du bout de l'allée.

Le vieux mendiant s'appuyait sur un bâton noueux, et paraissait marcher avec beaucoup de peine. Octave eut pitié de lui et alla à sa rencontre.