— Ah! sans doute, le temps des enlèvements ou des séquestrations iniques est passé, dit-elle, les sourcils contractés et la lèvre tordue par un amer sourire; la civilisation et vos lois modernes répudient les moyens violents que l'on employait autrefois avec l'assentiment ou la complicité d'une société qui bénéficiait de ces iniquités; il vous semble, n'est-ce pas, que tous les mystères aient été dévoilés, et vous vous persuadez volontiers que la vigilance de vos austères magistrats a rendu à jamais impossible le retour des rapts odieux ou des disparitions ténébreuses. Ah! pauvre honnête homme que vous êtes! et que vous avez mal observé ce qui se passait autour de vous!
— Eh quoi! vous prétendez…
— Dieu me garde, monsieur Gaston, de calomnier les saintes demeures qui m'ont accueillie avec tant de bienveillance, et où j'ai trouvé le calme et le repos transitoire dont j'avais un si grand besoin; mais aujourd'hui que, menacée dans mon amour maternel, je sens mon coeur s'ouvrir à toutes les appréhensions, il m'est bien permis de me rappeler ce que j'ai vu et de redouter pour mon enfant les agissements dont j'ai été témoin.
— Que voulez-vous dire?
— Il vous est arrivé quelquefois, n'est-il pas vrai, d'entendre raconter qu'une jeune fille, belle, riche, heureuse, du moins en apparence, avait tout à coup renoncé au monde, et qu'elle venait de prendre le voile! Vous vous êtes dit alors, comme les autres, qu'elle avait été poussée à cette résolution excessive par quelque désespoir d'amour ou par une vocation irrésistible.
— En effet…
— C'est parfois vrai… et on recueille souvent dans les pieuses demeures où nous sommes, de pauvres âmes blessées au combat de la vie, ou certaines natures exaltées que l'ardente séduction de la solitude, un penchant impérieux vers le mysticisme, attirent incessamment autour de ces thébaïdes, où elles croient trouver l'apaisement et des satisfactions que le monde ne peut pas leur donner.
— J'ai cru qu'il en était toujours ainsi.
— Et vous vous trompiez.
— Comment?