Nanna.—C'est ce qui serait arrivé. En ce moment le baron faisait nager les rames dans l'eau et, en s'escarpinant, souvent se retournait, dans la crainte d'avoir tout le peuple à ses trousses. Quand l'aube se montra, la désolée, à qui cette nuit avait paru d'un tiers plus longue, comme les messes de Noël, se mit à sa fenêtre et, apercevant le navire loin du port, se frappa la poitrine, s'égratigna la figure, s'arracha les cheveux et se prit à dire:
«O mon Dieu, cet homme s'échappera malgré moi? Un étranger méprisera ma Seigneurie, et ma puissance ne pourra rien contre lui, elle ne le poursuivra pas à travers le monde entier? Accourez tous, apportez-moi des armes, du feu! Mais que dis-je? et où suis-je? Qui m'a arraché l'âme de sa place? Ah! malheureuse, ta cruelle destinée est proche; je devais faire cela quand je le pouvais, et non à cette heure que je ne le puis plus. Voilà la fidélité de celui qui a sauvé les reliques de Rome! Voilà l'homme qui aime en fils pieux sa patrie! le voilà; il vient au-devant de moi en me tournant le dos, c'est comme cela qu'il me paye de ma bienveillance et de ma courtoisie! Mais pourquoi, sitôt que je soupçonnais sa félonie, ne l'ai-je pas empoisonné? Ou mieux, que ne l'ai-je fait hacher menu, pour dévorer sa chair pantelante et chaude? Peut-être était-ce chanceux ou dangereux; mais, quand même, pouvait-il m'arriver pis que ce qui m'arrive? Puisqu'il me fallait mourir, mieux valait, certes, les noyer d'abord ou les brûler, eux et leur navire.» Cela dit, elle maudit l'origine de Rome et la place où elle est bâtie, et son passé, et son avenir; elle pria le ciel et l'abîme de faire naître de ses ossements et de ceux de sa race des hommes de vengeance et de haine; puis, après avoir dit tout ce qui lui sortit de la bouche et envoyé sa nourrice s'occuper à je ne sais quoi, elle se disposa à se tuer.
Pippa.—Comment, à se tuer?
Nanna.—A se tuer.
Pippa.—De quelle façon?
Nanna.—La figure égarée, les joue tachetées de la pâleur de la mort, les yeux injectés de sang, elle entra dans sa chambre et, mise en fureur par le comble du désespoir, dégaina je ne sais quelle épée, à elle donnée par le Caïn; comme elle allait, sans dire un mot de plus, s'en transpercer la poitrine, à ses yeux obscurcis se présentèrent quelques vêtements romains et le lit dans lequel elle couchait avec le Judas. Elle suspendit un moment sa main, elle la suspendit pour proférer ses dernières paroles, qui furent presque en propres termes celles-ci; depuis qu'un pédagogue me les a enseignées, je les ai toujours tenues dans ma mémoire comme le Pane nostrum quotidiano:
«Dépouilles qui m'étiez si chères, quand Dieu et le destin voulaient que vous me le fussiez, prenez, je vous prie, cette âme séparée du feu qui l'alimentait. Moi qui ai vécu le temps que je devais vivre, je m'en vais sous terre, avec mon ombre. J'ai bâti une ville d'un assez grand nom; j'ai vu s'élever mes édifices et je me suis vengée du frère de l'époux que j'ai eu; je serais donc heureuse entre les plus heureuses, si la nef romaine n'avait abordé mes rivages.»
Cela dit, elle bouleversa le lit à grands coups de tête, le jeta par terre toute furieuse, et en claquant des dents s'écria:
«Nous ne quitterons pas la vie sans vengeance; fer, en me traversant le sein, tu occiras ce Romain cruel, qui vit toujours dans mon cœur; mourons donc ainsi, c'est ainsi qu'il convient de mourir.» A peine avait-elle achevé la dernière parole que ses compagnes virent plantée dans son corps l'épée homicidissime.