Pippa.—Que fait donc le feu? qu'attend-il?
Nanna.—Le feu s'occupe à chauffer les fours et à mettre le verjus sur le rôti; sais-tu pourquoi?
Pippa.—Ma foi non.
Nanna.—Parce que le scélérat s'en lèche les doigts, lui aussi; voilà pourquoi il donne plus haut goût aux quartiers de derrière, qu'il rôtit, qu'aux quartiers de devant qu'il fait bouillir.
Pippa.—Qu'il soit brûlé!
Nanna.—Tout irait mieux si nous avions le manche à les rembourser, comme leurs petits vauriens, polissons de valets et autres canailles. Écoute l'histoire du courtisan. O sainte, douce et chère Venise! Tu es certes divine, tu es certes merveilleuse, tu es certes gentille; mais quand ce ne serait pas pour autre chose, je voudrais jeûner en ton honneur deux carêmes entiers, rien que parce que les gloutons, les débauchés, les filous, les coupe-jarrets et autres coupe-bourses, tu les appelles des courtisans. Pourquoi donc? A cause des tristes effets qui résultent de leurs déportements.
Pippa.—Les courtisanes sont-elles donc aussi des pécheresses, comme eux?
Nanna.—Puisqu'elles tiennent d'eux leur nom, il est de toute nécessité qu'elles en tiennent aussi la mise, verbo et opere, comme le dit le Confitebor; mais je reviens à lui. Certain messire, un de ces signors qui vivent à l'office et meurent sur la paille, un crache-dans-le-coin, un porte-la-toque-sur-l'oreille, un tortille-du-derrière, un va-se-dandinant, le plus fin et le plus joli muguet qui relevât jamais le coin d'une portière, portât les plats et vidât le pot de chambre, son poignard orné d'un gland, ses vêtements bien lustrés sur le corps, frétillant, cajoleur et chenapan dans ses moindres gestes, bourdonna si bien aux oreilles d'une pauvre malheureuse, qu'elle se cuisit tout à fait à la fumée de ses vantardises. Il la lanterna quatre mois, à lui donner quelques chétifs cadeaux, comme qui dirait de petites bagues, des pantoufles de satin et de velours usé, des gants à l'œillet, des écharpes, des coiffes et, une fois sur dix, une paire de poulets maigres, un chapelet de grives, un baril de corso et autres présents de galants sans le sou. Tu peux compter qu'il y dépensa une vingtaine d'écus, en tout le temps, pour la manier à son plaisir. Elle, qui était entretenue à l'égal de n'importe quelle autre, ne se souciant plus de rien, si ce n'est de la grâce de ce pouilleux, se laissa échapper des mains autant d'amants qu'elle en avait et, toute au courtisan, se rengorgeait quand elle le voyait trancher du grand seigneur.
Pippa.—A quel propos tranchait-il du grand seigneur?