Nanna.—Sous le coup de la colère que lui causait la méchante conduite de sa femme, il montrait une allégresse postiche et tout en se disant: «Je veux me gouverner en vieillard», il se laissa porter, sans savoir de quels pieds, à la maison de celle qui lui taillait du bois cornu; tu penses s'il sut lui dire ce que dirait quiconque dans la même situation. Mais les larmes de la malheureuse, ses cris, ses serments le fascinèrent en moins de rien, si bien qu'il lui apporta des œufs frais pour la réconforter; elle s'était jetée sur sa couchette et paraissait vouloir s'occire. Comme le gentilhomme lui avait certifié l'avoir eue avant lui et que le bélître le croyait, la mère lui fit volte-face en jetant les hauts cris et lui dit:—«Eh! ne sais-tu pas si tu l'as trouvée pucelle ou non?» Ce qui le rendit muet, comme si c'était une grande affaire de le rétrécir et de le faire saigner.
Pippa.—Vous m'avez enseigné la manière.
Nanna.—Je ne t'en dirai pas davantage. Le mangeur de pain et de raisins, tout fier d'avoir pour rivaux des gentilshommes, bien loin de refuser la fille, l'emmena chez lui, célébra les noces et risqua de s'en faire crever, à force de faire l'amour. Il vendit quelques guenilles qu'il avait et s'en acheta un habit neuf, afin qu'elle eût pour lui autant d'amour qu'il en avait pour elle.
Pippa.—Par conséquent, dire la chose au mari, ce fut ce qui la lui fit prendre, pour son bonheur.
Nanna.—Ce bonheur-là dura peu, parce que le plus souvent, toujours autant dire, les femmes que l'on prend par l'amour et sans dot, ça tourne mal. La passion de l'homme qui court prendre femme, par rage d'amour, ressemble à un feu de cheminée qui fait un vacarme à épouvanter le Tibre et se laisse éteindre à l'aide de deux chaudrons de lessive. Pour résultat final, n'avoir jamais une heure de bon temps, c'est ce qui leur arrive, et le moindre désagrément qu'elles aient sont les reproches, les coups de poing, les coups de pied et les coups de bâton drus comme grêle; on les enferme dans leur chambre, on les confine à la maison, on ne les juge même pas dignes d'aller à confesse, et gare à leurs épaules si elles se mettent à la fenêtre! Si telle est leur vie, même n'étant pas fautives, que crois-tu que sera celle d'une femme dont le mari connaîtra ses anciennes allures de putain?
Pippa.—Plus que malheureuse, déplorable.
Nanna.—Je songe maintenant aux fourberies dont usent les hommes, comme d'entremetteuses quand ils veulent duper les cruelles. Ce sont des niaises celles qui disent que nous savons, nous autres, feindre divinement. Voici, appuyé à l'autel, dans une église, un de ces attrapeurs de femmes; le voici, penché de tout son corps vers celle qu'il couve des yeux; il me semble entendre les soupirs qu'il tire de la gibecière de ses mensonges. Il est venu seul, pour avoir l'air d'être discret, et il s'applique uniquement à faire en sorte que celle qu'il veut prendre au trébuchet tourne ses regards vers lui. En lui jouant de la prunelle, il se renverse la tête en arrière, fixe le ciel et semble lui dire: «Je meurs pour cette femme sortie de tes mains miraculeuses»; puis il ramène sa tête en avant, la tourne de nouveau du côté de la femme, et alors tu pourrais voir ces mines doucereuses, ces œillades plongeantes qu'ils tirent si bien du fond de leur félonie. Là-dessus se montre un pauvre; notre homme dit à son valet:—«Donne-lui un Jules,» et le valet le lui donne.
Pippa.—Pourquoi pas un quattrino?
Nanna.—Pour paraître on ne peut plus généreux et montrer qu'il a le moyen de faire de la dépense.
Pippa.—Quelle affaire!