Nanna.—Au moins, quand une putain déchire celui-ci ou celui-là, elle a une excuse, c'est pour se rendre agréable à tel ou tel autre; mais à qui peuvent profiter les cancans d'un homme qui déshonore une pauvre femme devant tout un cercle?
Pippa.—Que cela profite à leur cuisse! Puissent-ils se la casser!
Nanna.—Par conséquent, tâche d'être prudente, si tu veux les dauber sans qu'ils te daubent. Maintenant, béquète cette autre histoire. Il me prend fantaisie de te parler de certain individu qui fit pour ainsi dire publier à son de trompe qu'il voulait trouver une jeune fille de dix-huit à vingt ans au plus, pour l'emmener avec lui jouir de toutes les aises de la vie, en une charge que lui avait offerte le roi de Sterlick; que si elle était de celles qui, outre un peu de beauté, savent encore avoir de la tenue, il ferait pour elle... suffit; donnant presque à entendre qu'au bout de quelque temps il l'épouserait. Sitôt que la chose se divulgua, les maquerelles se mirent en campagne et, heurtant à la porte de celle-ci, de cette autre, à peine pouvaient-elles conter la bonne aventure qui les amenait, tant elles étaient essoufflées d'avoir marché en grande hâte. Toutes les filles se rengorgeaient, chacune croyant être celle qui ferait l'affaire du signor, et après s'être fait prêter ou avoir loué à tant par jour une robe, une collerette ou tout autre affiquet de femme, de l'air le plus honnête elles trottaient devant leurs conductrices. Admises à comparaître par-devant Sa Seigneurie, la révérence faite, elles s'asseyaient, lui lançant une œillade, pendant qu'à l'aide d'un peigne d'ivoire il se lustrait la barbe, tout droit sur ses jambes, d'aplomb, et plaisantait avec son valet qui, la brosse en main, lui effleurait légèrement son pourpoint, ses chausses et ses escarpins de velours. La toilette terminée, il donnait au valet une petite tape sur la nuque, doucement, doucement, afin que la pauvrette, accourue ici dans l'intention de devenir son épouse, pût juger, à son badinage, quelle était la suavité de son aimable caractère...
Pippa.—Nous voici à notre affaire.
Nanna.—A la fin, quittant ces fadaises, il renvoie tout le monde, sauf la vieille et celle qui s'imagine gober le morceau. Il s'assied entre elles deux et commence à dire ce qu'il a dans le cœur, combien lui plaît l'air de la jeune fille, mais qu'il ne voudrait pas d'une qui fût d'humeur revêche, ni d'une tête à l'évent qui, au bout de deux jours, viendrait lui dire: «Je veux m'en retourner et je me demande qui est-ce qui me payera.» A ces mots, la vieille se lève toute droite et s'écrie:—«Monseigneur, celle-ci est une herbe tendre, un poisson sans arête; sa succulence fond dans la bouche de quiconque en goûte. Si vous la prenez, les autres, qui cherchent de bonnes et belles filles, n'auront plus qu'à relever la herse. Si vous ne m'en croyez pas, vous pouvez le demander à tout le quartier, où chacun s'est mis à pleurer en entendant dire qu'elle allait s'en aller. C'est le parchemin de la quenouille et la quenouille du parchemin; c'est le peson du fuseau et le fuseau du peson; je vous le dis, c'est la manne et la serviette placées près de l'évier pour y déposer les couteaux, les morceaux de pain et les restes que l'on ôte de dessus la table, outre qu'on s'y essuie les mains.»
Pippa.—Savoureuse vieille! tu savais bien la vanter.
Nanna.—Ainsi parlait la bonne maman. Pendant ce temps-là, il caressait du bout des doigts les tétins de la fillette, et, avec un sourire un peu malicieux, disait:—«Êtes-vous saine de votre corps? N'avez-vous pas la rogne ou quelque autre maladie?» Et la vieille répondait pour elle:—«Tâtez-la, déshabillez-la, de grâce. La rogne, ah! une maladie, hein? elle est saine comme une carpe, et ses chairs ont plus horreur de la malpropreté qu'elle-même n'a horreur des coupe-jarrets. Je vous l'affirme, ses perfections peuvent se mesurer au compas, et elle est faite pour vous comme le trépied pour le chaudron à cuire le boudin. Sachez-le bien, je ne vous bouchonne pas avec une poignée de caresses pour que vous la preniez, ni pour grappiller de vous quoi que ce soit: mes gobelets ne sont pas dans le bain à rafraîchir, et je puis marcher sur les tuiles et sur les dalles du toit sans avoir besoin de chaussons.»
Pippa.—Quelle langue!
Nanna.—C'est la langue de son pays, et, si tu veux dire la vérité, tu conviendras qu'il te semble entendre une de ces vieilles de l'ancien temps, qui parlent à la bonne franquette, comme on doit le faire.