Nanna.—Oui.

Pippa.—Comment, oui?

Nanna.—Quiconque paye pour s'en amuser doit lui grimper dessus, qu'il soit riche à crever ou bien un pouilleux, un rustre, n'importe, par la raison que les ducats reluisent tout autant dans la main des laquais que dans celle des maîtres. De même que les écus d'un porteur d'eau mêlés à ceux d'un chieur d'épiceries sont de la même valeur, et que celui qui les reçoit ne fait aucune différence entre ceux-ci et ceux-là; de même, du moment qu'il y a de l'argent, il faut ouvrir au valet tout aussi bien qu'au roi. Par conséquent, toute putain qui veut avoir des deniers et non des épées ou des bâtons est la pâture du public.

Pippa.—On ne peut mieux dire.

Nanna.—Demande-le non seulement aux prédicateurs, mais à leurs chaires de bois elles-mêmes, si nous sommes heureuses et contentes. Ils s'y redressent de toute leur hauteur, et les voilà qui nous tombent dessus: «Ah! scélérates concubines du diable! épouses d'esprits follets, sœurs de Lucifer, honte du monde entier, déshonneur de votre sexe in mulieribus! Les dragons de l'enfer vous dévoreront votre âme, ils vous la brûleront; les chaudières de soufre bouillant vous attendent, les broches rougies au feu vous réclament, les griffes des démons vont vous dépecer, vous serez de la viande pour leurs crocs et vous serez flagellées à coups de serpents in eternum, in eternum!» Voici maintenant les confesseurs:—«Ite in igne, in igne, vous dis-je, ribaudes, sacs à péchés, spoliatrices des hommes, sorcières, stryges, démoniaques, espionnes du diable, misérables louves!» et ils ne veulent pas même nous écouter, bien loin de nous donner l'absolution. Quand vient la semaine sainte, les juifs, qui clouèrent en croix Notre-Seigneur, sont mieux vêtus que nous, et de plus la conscience nous harcèle et nous crie: «Allez vous ensevelir sous un tas de fumier, ne vous montrez pas parmi les chrétiens.» Et comment en sommes-nous réduites à si triste condition? Rien que pour les hommes, pour leur complaire. Pourquoi nous ont-ils faites ce que nous sommes?

Pippa.—Pourquoi ne crie-t-on pas contre les hommes aussi bien que contre nous?

Nanna.—C'est ce que je voulais te dire. La Paternité de la Révérence de messire le prédicateur devrait se tourner du côté de Leurs Seigneuries et leur dire:—«O vous, esprits tentateurs, pourquoi prenez-vous de force, pourquoi contaminez-vous, pourquoi tournez-vous à l'envers ces putains de femmes, ces bonnes pâtes de femmes, ces étourdies de femmes? Si du moins vous les arrangez comme bon vous semble, à quelle fin les dévalisez-vous, dans quel but les battez-vous, pourquoi les diffamez-vous?» Le moine devrait bien faire en sorte que ces serpents, ces chaudrons, ces broches, ces fouets à lanières de couleuvres et les harpons, ces crochets et tous les diablotins, se tournassent un peu contre les vices des hommes.

Pippa.—C'est ce qu'ils feront peut-être.

Nanna.—N'y pense pas, ne le crois pas, ne l'espère pas, et la raison c'est que malheur aux faibles. Voilà pourquoi les hommes sont cajolés, et non pas gourmandés, par les moines. Maintenant arrivons aux moyens de se faire payer de ceux qui nous tracassent par en bas et par en haut.

Pippa.—Il me semble que vous m'en avez déjà parlé.