Pippa.—Et elle ne se pendit point?
Nanna.—Ne t'ai-je pas dit que l'amour l'avait aveuglée et mise toute hors d'elle-même? Comme une folle, elle délirait, elle se lamentait, et chaque fois qu'elle tournait les yeux vers celui qui était plutôt son bourreau que son mari, elle le contemplait ni plus ni moins que si elle lui avait eu quelque obligation.
Pippa.—C'était de la folie et non de l'amour.
Nanna.—Dieu garde les chiens, Pippa; Dieu préserve les Maures d'un tourment pareil! Ah! oui, l'amour est une cruelle histoire, et crois-en une qui l'a éprouvé; crois-m'en, Pippa, l'amour, ah!... Pour moi, je préférerais mourir que d'endurer un mois la torture d'un homme qui n'a plus aucune espérance de ravoir la femme qu'il adore; j'aimerais mieux la fièvre. Se trouver sans un sou, ce n'est rien; avoir des ennemis, bagatelle; le vrai supplice, c'est celui d'un homme qui aime et qui ne dort, ni ne boit, ni ne mange, qui ne peut rester ni debout, ni assis; l'imagination toujours obsédée par elle, il s'épuise à y penser, mais ses idées ne peuvent pourtant pas s'assouvir en idée.
Pippa.—Tout le monde aime cependant.
Nanna.—C'est vrai; mais tous y gagnent ce visage pâle qu'à force de faire la putain finit par avoir le troupeau, le bataillon, l'innombrable quantité de filles folles, car sur cent putains quatre-vingt-dix-neuf n'existent qu'en perspective, comme disait la Romanello. Le putanisme, dans son ensemble, est tout semblable à une boutique d'épicerie tombée secrètement en faillite: elle a toutes ses petites boîtes bien en ordre, ses pots rangés à la file avec des étiquettes où on lit: dragées, anis, amandes confites, noix pralinées, poivre en grains, safran, pignons; mais ouvre celle-ci ou celle-là, il n'y a rien du tout dedans. De même les chaînettes d'or, les éventails, les bagues, les jolies robes, les coiffes les plus huppées sont les étiquettes des pots et des boîtes vides dont je te parle. Ainsi, pour un amoureux qui a lieu de se féliciter de son amour, il y en a mille qui en tombent dans le désespoir.
Pippa.—Revenez-en donc à votre histoire, si vous ne voulez pas qu'on dise que votre fil est emmêlé.
Nanna.—On ne le dira jamais, parce que les femmes sont des femmes, et que quand elles vont contre leur naturel, elles peuvent toujours répondre à qui les en reprend: «Vous ne savez pas ce que vous dites.» Or donc, la pauvre enfant ainsi trahie reste avec celui qui a saccagé son pays, tué son père et sa mère, et s'en va avec lui. Mais voici venir le moment où, étant grosse de lui, elle est sur le point d'accoucher. Le scélérat l'apprend et commande qu'elle soit jetée toute nue sur un buisson d'épines, pour que les pointes la déchirent, elle et son fruit. Hélas! elle montrait tant de courage qu'elle se déshabilla d'elle-même en disant:—«Ingrat! Est-ce la récompense de mon amour? Te semble-t-il qu'une reine mérite un pareil sort? Où jamais a-t-on ouï dire qu'un père assassinât son enfant avant qu'il eût commis aucun crime, avant même qu'il fût né?»
Pippa.—Miséricorde!
Nanna.—Comme elle prononçait ces paroles, les épines en furent attendries et s'écartèrent, de sorte que les herbes vertes et fraîches qui poussaient sous le buisson la reçurent dans leur lit; elle y mit au monde un poupon qui avait la ressemblance de celui qui le lui avait fait. Là-dessus, voici accourir un valet à face de démon qui prend la petite créature par le bras et dit:—«Le roi veut que je la tue, pour en finir en même temps avec sa haine, avec ta vie et avec ta sale race.» Ce disant, d'un coup de couteau, qu'il me semble sentir dans le cœur, il perça ce corps à peine formé, et la petite âme, qui vit le ciel avant d'apercevoir le soleil, eut le fil de sa vie coupé juste quand il y était fait le premier nœud. Mais une telle mort est plus douce que l'existence: mourir avant de savoir ce que c'est que la vie, c'est goûter là béatitude des saints.