La nourrice.—Il se le faisait gober à lui-même.
La commère.—Au milieu de ses rêvasseries, voilà neuf heures qui se décrochent.—«Putain de Vierge!» s'écrie-t-il, «si je suis bafoué à la face du ciel, si cette coquine de maquerelle m'a fait poser là, je lui flanquerai tant de coups, je lui en flanquerai tant... Sois tranquille, sois tranquille! Suis-je de ceux qu'on berne, hein?» Puis il se remit à se promener et il soufflait comme un homme qui s'est aperçu qu'on lui plante des cornes. Il lui semble cependant que je ne devais ni pouvais lui manquer de parole et, après avoir fait trois pas en avant pour retourner chez lui, il en faisait quatre en arrière pour revenir où il devait m'attendre. En allant et venant de la sorte, il ressemblait, non pas à l'un de ces buffles qui courent au palio, mais à l'un de ceux qui ne savent quel est le meilleur, de marcher ou de rester en place. Gianicco, pendant ce temps-là, le tourmentait à son aise, lui rôtissait de son souffle aigu les oreilles et la figure, lui mordait les lèvres et lui tirait de la bouche d'étranges et stupéfiants blasphèmes. A la fin, bien éclairé par les huit heures, les neuf heures et les dix heures sonnées, il s'en retourna d'où il était venu, en poussant des «hélas!» tout le long du chemin, et jetant son épée et sa cape par terre, grinçant des dents, s'écria: «—Ne lui couperai-je pas le nez? Ne lui flanquerai-je pas deux cents estafilades! Ne lui mangerai-je pas une joue avec mes crocs! Sale coquine de maquerelle!» En se couchant, il faisait craquer le lit à force de se retourner tantôt sur un côté, tantôt sur l'autre, se tortillait comme une couleuvre entre les draps, se grattait la tête, se mordait les doigts, donnait des coups de poing dans le vide et faisait d'horribles lamentations. Pour passer sa rage, il appela son hôtesse et la fit coucher avec lui; mais comme c'est quelque chose d'incroyable ce dégoût que l'on a pour une femme à qui l'on vient de faire cela pour apaiser le tourment dont vous fait souffrir celle qu'on aime, aussitôt l'affaire finie, il la chassa d'auprès de lui, ne pouvant plus la sentir à son côté, et attendit le jour qui, à son estimation, mit un mois à paraître. Sitôt qu'il fit clair, voilà notre homme qui saute en bas du lit et accourt chez moi; je le reconnais à sa façon de frapper comme un enragé et je vais lui ouvrir. Il entre et je l'entends fulminer: «Est-ce ainsi qu'on me traite, hein? A qui crois-tu donc avoir affaire, hein?—A l'un des plus honnêtes et des plus courtois seigneurs de l'Italie», que je lui réponds, «et je suis stupéfaite de voir Votre Seigneurie se précipiter avec cette fureur sur son affectionnée servante. Maintenant, j'en veux faire le vœu, oui, j'en veux faire le vœu, pour sûr; va, mets-toi dans l'embarras pour de grands personnages, va! Je l'ai attendu jusqu'à l'aube, je me suis gelée du froid qu'il faisait pour vous obliger, et c'est comme si je n'avais rien fait.»
La nourrice.—Oh! la bonne histoire; tu paraissais encore avoir raison, par-dessus le marché!
La commère.—Il me réplique: «J'ai compté six heures, sept heures, huit heures, neuf heures, dix heures, et vous n'êtes pas venue.—Quand donc êtes-vous parti? lui demandai-je.—Au dernier coup de dix heures.—Juste comme le dernier coup sonnait, je suis arrivée, et puis attends, attends toujours: je pouvais attendre! S'il faut tout dire à Votre Seigneurie, j'ai lavé votre dame de mes propres mains, à l'eau de rose et non à l'eau pure, et en lui épongeant les seins, la poitrine, les reins, le cou, je m'émerveillais du satin et de la blancheur de sa peau. Le bain était tiède, le feu allumé, et c'est moi qui suis cause de tout le mal parce que en lui lavant les cuisses, les fesses et le mignon, je fus prise d'une défaillance, au milieu de la douce volupté que j'éprouvais. Oh! quelles chairs délicates, quels membres blancs, quel friand morceau dont ne tâtera plus personne! Je l'ai palpée, je l'ai baisée, je l'ai maniée pour la dernière fois et toujours en lui parlant de vous.» Pourquoi te prolongerais-je l'histoire? Je mis notre homme en belle humeur et, comme son pied d'escabeau se redressait, il se laissa tomber sur moi et il m'en administra une dont on pouvait dire en veux-tu, en voilà.
La nourrice.—Tu me feras crever; ah! ah! ah!
La commère.—Combien m'en suis-je fourré par le bec depuis que j'existe, de cette façon-là! En somme, les bons morceaux, ce sont les cuisiniers qui se les ingurgitent, et nous autres maquerelles nous avons en maquerellant le même plaisir que le gars qui fait les gaufres, à savoir qu'il mange celles qui se cassent; nous sommes comme les bouffons qui prélèvent leur vêtement et leur nourriture sur les habits et la table des seigneurs. Dès qu'il se fut apaisé et soulagé sur moi, il eut tant de déplaisir à me voir sourire de la chose qu'il prit la fuite sur l'heure et à l'instant et que je ne l'ai jamais revu.
La nourrice.—Qui donc n'aurait pas pris la fuite?
La commère.—Je vais t'en conter une autre, grâce à laquelle fut sur le point de s'exaspérer un grand personnage. L'homme dont je te parle s'éprit d'une jolie petite femme, pas si fluette pourtant qu'on ne la retrouvât dans le lit, une gentille mignonne, toute esprit, toute grâce; avec ses œillades d'un certain genre, ses aimables risettes, ses gestes câlins, ses façons, ses manières, sa démarche, elle ensorcelait le cœur d'un chacun. Le susdit personnage s'enflamma à première vue et, à force de faire de la dépense avec elle et avec moi, il parvint à la posséder. Je le laissai prendre cinq ou six fois son plaisir, mais de jour, tantôt de bon matin, tantôt sur le soir, aujourd'hui à none, demain à vêpres, de sorte que cette fureur d'amour dont il avait d'abord fait parade pour l'avoir lui passa subitement, et qu'il lui prodiguait des caresses plutôt par beau semblant que par grande passion; ce fut presque pour en rire qu'un jour il la pria de venir coucher avec lui, ce dont elle me fit confidence. Je m'avisai de le faire un peu jeûner, pour qu'il en vînt mieux à nos fins, et je dis à la belle de lui promettre qu'elle se trouverait à six heures dans la maison d'une sienne voisine. Je le fis de la sorte droguer six nuits de suite; la première s'écoule sans trop d'ennuis; à la seconde, un tantinet de désir fait son apparition; à la troisième, le four commence à chauffer et les soupirs se mettent en branle; à la quatrième, la colère et la jalousie lui font battre la campagne; à la cinquième, la rage et la fureur lui mettent les armes à la main; à la sixième et dernière, tout le mobilier vole en éclats, la patience est à bout, l'intellect déraisonne, la langue va d'estoc et de taille, l'haleine brûle, la cervelle se dérange; il rompt la bride des convenances et se précipite par la maison avec des menaces, cris, gémissements, larmes, désespoir, puis se plante là, toujours à attendre, plus enfiévré de passion que n'avait montré l'être celui qui m'avait fait l'affaire en attendant celle qui ne devait jamais venir. Il se prend à croire que si elle ne vient pas, c'est parce qu'il ne m'a pas donné assez d'argent; il me le dit, m'en donne, m'en promet d'autre et me caresse, tout en menaçant; puis trouve moyen de parler à son amoureuse et la voit lui jurer avec larmes que ce n'est pas sa faute, que sa mère la surveille. «La potion que vous m'avez procurée pour la faire dormir», lui dit-elle, «lui a paru bien amère lorsqu'elle y a goûté, ce qui fait qu'elle a conçu un soupçon et qu'elle ne s'endormirait pas pour tout l'or du monde avant de me voir couchée.» Elle lui promit néanmoins de venir, pour sûr et certain, la nuit prochaine; elle ne vint pas, et c'était à la fois un amusement et une pitié que de voir un homme de ce rang se mettre à la fenêtre cent fois en une minute en demandant: «Quelle heure est-il? La voici qui vient, elle ne peut tarder, je suis sûr qu'elle viendra, elle me l'a juré sur sa religion.» A chaque chauve-souris qui voletait, il croyait que c'était elle qui arrivait et attendant encore un peu, puis un peu plus; lorsqu'une heure se fut écoulée, il se mit à souffler, à se ronger en dedans, à délirer comme quelqu'un qui entend le bargello lui dire: «Prends tes dernières dispositions», en même temps qu'il lui montre le confesseur. L'heure passée depuis longtemps, il se jette tout habillé sur les draps et, qu'il se mette à plat-ventre, sur le dos, sur les flancs, nulle part il ne trouve assez de repos pour pouvoir fermer les yeux; sa pensée est toujours avec celle qui se moque de lui. Il se lève, se promène par la chambre, retourne à la fenêtre, se recouche et, au moment où il va s'endormir, se réveille, brisé de fatigue; alors il s'habille en soupirant, le jour étant déjà haut. L'heure de manger arrive; mais l'odeur de la viande lui pue, lui ôte l'appétit; il essaye de manger une bouchée et il la crache comme si c'était du poison; il évite ses amis; si l'un d'eux chante, il croit qu'on se moque de lui; si un autre se met à rire, il se fâche; il ne se peigne plus la barbe, ne se lave plus le visage, ne change plus de chemise; il erre, seul, et pendant que ses pensées, son cœur, son esprit, son imagination, sa cervelle se perdent dans les rêvasseries, il s'arrête, plus mort que vif, bâtit des jardins en l'air et ne se décide à rien; il écrit des lettres, puis les déchire; envoie des messages, puis s'en repent; tantôt prie, tantôt menace, espère, désespère et toujours déraisonne.
La nourrice.—Je me sens toute bouleversée de t'entendre raconter ce que tu me racontes. Malheur à qui éprouve de tels tourments! C'est d'un cruel martyre qu'Amour flagelle ceux qui aiment. O Dieu, dans quel état se trouve l'infortuné! Tout lui déplaît, le miel lui semble amer; le repos est pour lui une fatigue; il jeûne en mangeant, il a soif en buvant, il veille en dormant.
La commère.—Au bout de dix ou douze jours, si tu l'avais vu, tu l'aurais comparé à n'importe quoi plutôt qu'à un homme; il ne se reconnaissait pas lui-même dans son miroir. Bien sûr, je ne lui avais pas infligé tant de tours de corde parce que je lui en voulais; non, mais j'étais bien aise d'essayer si c'était une bonne recette pour mettre aux hommes martel en tête. Maintenant, nourrice, puisque la recette a opéré, emploie-la, et tu auras tout ce que tu voudras des gens que tu sauras mettre dans un état pareil.