La nourrice.—Pourquoi pas maintenant?
La commère.—J'ai fait vœu de ne pas la dire le jour où nous sommes, mais je t'enseignerai celle du Pater nostri, l'ensorcellement de l'œuf et jusqu'au sas à bluter la farine où l'on plante des ciseaux, avec l'oraison de saint Pierre et de saint Paul. Tout cela, ce sont des niaiseries, des attrapes, des moqueries, proches parentes de la perversité de celles qui usent de semblables maléfices. Mais comme tout le monde est porté sans peine à croire ce qui lui agrée, la maquerelle donne pour vérités pures les mensonges de sa sorcellerie, et le hasard qui fait parfois tomber l'un d'eux juste sauve celles de ses prédictions qui tournent mal.
La nourrice.—Je me frappe, à cause de ton histoire du vœu.
La commère.—Ne disons pas de mal des vœux, car il est permis de se moquer des valets, non des saints, et tu fais bien de te frapper la bouche en disant ta coulpe comme tu viens de te le faire. Mais me voici bien lasse d'avoir tant parlé, et cela me fatigue de te dire comment, quand je n'avais rien de mieux à faire, j'allais rôder à une heure ou deux de nuit, vers les logis des étrangers et heurter à la porte, sans répondre au «Qui frappe en bas?» Lorsque le valet venait ouvrir, la vérité c'est que je lui demandais:—«N'est-ce pas ici que demeure Sa Seigneurie messire un tel?» L'homme, voyant se montrer puis se cacher telle ou telle petite salope que j'emmenais toujours avec moi, me répondait:—«Oui, madonna, entrez; il y a deux heures qu'il vous attend.» Ce que le drôle en disait, c'était croyant m'attraper et pour donner l'occasion de s'amuser à son maître, qui raffolait des petites putains, ce dont j'étais parfaitement informée. Je m'avançais donc en toute assurance; une fois entrée, le valet fermait à clef la porte derrière moi, pour qu'il me fût impossible de m'en aller, et, montée à l'étage, je pouvais bien m'exclamer, pousser les hauts cris de ce que je n'étais pas dans la maison de celui qui m'attendait! On nous mettait toutes les deux à table à la place d'honneur, et, du moins, s'il n'y avait pas autre chose à regratter, nous y gagnions un bon souper et d'être renvoyées accompagnées chez nous; je laissais aussi la fille coucher avec le messire, quelquefois s'entend, et j'empochais les Jules et les ducats.
La nourrice.—Cette espèce de flouerie ne me déplaît point.
La commère.—Parfois j'allais en trouver un que je n'avais pas vu depuis passé deux ans et, faisant rester cachée par derrière la nymphe que je menais en location, je frappais à la porte. On venait m'ouvrir; je disais:—«Allez avertir votre maître que c'est moi, une telle.» Le particulier accourait aussitôt en personne et s'écriait:—«Je croyais bien que c'était tout autre que toi: la Lune de Bologne, autant dire; mais comment te portes-tu?—Très bien pour vous servir,» répondais-je. «En passant par ici, j'ai voulu vous faire une petite visite; il y a cent fois que j'ai eu l'intention de venir et je n'ai pas osé, de peur de vous ennuyer.» Au moyen de ces fariboles, je l'accointais avec la diva qui me suivait partout.
La nourrice.—Ne te fatigue pas davantage. Maintenant, quand tu m'auras dit comment m'y prendre pour cacher cette cicatrice de mal français que j'ai sur le haut du front et cette balafre que tu me vois là au beau milieu de la joue droite, nous finirons l'entretien.
La commère.—Comment? cacher ta pustule et ta balafre? Je veux que tu t'en estimes bien heureuse; oui, que diable, tu dois t'en estimer heureuse! La balafre et la pustule signifient et démontrent la perfection de l'art du maquerellage; et de même que les blessures attrapées par les soldats dans les batailles les font paraître plus vaillants et plus braves, ainsi les cicatrices du mal français et les balafres de coups de couteau indiquent à tous le mérite de la maquerelle; ce sont des perles dont elle doit faire sa parure. Laissons de côté cette comparaison; il serait impossible de distinguer d'une autre telle ou telle boutique d'apothicaire, telle ou telle auberge, si elles n'avaient pas d'enseignes: l'Épicier du Maure, le Bonhomme, l'Épicier de l'Ange, du Médecin, du Corail, de la Rose, de l'Homme armé, et voici l'auberge du Lièvre, de la Lune, du Paon, des Deux Épées, de la Tour, du Chapeau. N'étaient les armes que parmi les bagages portent quelques maroufles, sur une rosse poussive, au ventre plein de son, qui distinguerait les vrais nobles d'avec les poltrons qui les portent? Les cicatrices et les balafres sont donc nécessaires à la maquerelle, comme aussi les marques aux chevaux: on ne saurait de quelle race ils sont s'ils n'avaient la marque sur la cuisse; et je dirai plus, ils ne seraient nullement privés s'ils venaient à la parade sans une marque.
Ici s'arrêta la commère et, se levant sur les pieds, fit lever aussi la nourrice, la Pippa et sa maman. A la vue de la collation qui était préparée, elle s'humecta légèrement la langue et les lèvres, sèches à force d'avoir parlé, et pencha en même temps l'oreille du côté de la Nanna, qui la félicitait grandement de ses discours et avouait avec stupéfaction que toutes les maquerelles du monde n'en savaient pas si long qu'elle à elle seule. La Nanna se tourna vers la nourrice et lui dit:—Ce pêcher, qui a entendu ce bel entretien, pourrait tenir école rien qu'à l'aide de ce qu'il s'en rappellerait; songe à ce que tu dois en faire, toi.» Puis elle recommanda à sa fille de bien se souvenir de ce qu'elle avait entendu. Cependant Mme la commère buvait coup sur coup, louant fort celui qui inventa le boire, et comme le corso poilu qui lui grattait et lui caressait le gosier lui avait fait venir une petite larme à l'œil, elle en restait in extasis, sans s'occuper de la Nanna, qui se reprochait d'avoir oublié un seul point, dans son premier entretien, à savoir d'enseigner à la Pippa comment s'y prendre pour ne pas lâcher tout à fait ceux qui se seraient ruinés, soit par sa faute, soit par la leur, et comme toutes les femmes les envoient se faire pendre, qu'elles ne se souviennent plus les avoir connus, qu'elles ne veulent plus les voir d'aucune façon, cela lui paraissait une chose d'importance, valant qu'on en dît deux mots: néanmoins elle laissa de côté cette affaire. La commère s'étant mise à se promener par le jardin le regardait curieusement partout et s'écria:—«Nanna, ta maison de passe-temps est un véritable lieu de délices; oh! le beau jardin,» répétait-elle; «pour sûr, il ne pourrait que faire paraître vilains les jardins du Chigi en Transtévère, et ceux de Fra Mariano, sur le Monte Cavallo. C'est une calamité que ce prunier se dessèche. Regarde, regarde; cette treille a tout à la fois le raisin en fleur, en verjus et à maturité. Que de grenades, mon Dieu! douces et demi-douces; je les connais bien, et il faut les cueillir dès maintenant, si l'on ne veut que d'autres les cueillent. Le bel espalier de jasmin; les jolis gobelets de buis; la belle haie tapissée de romarin, et voyez-moi ce miracle: des roses de septembre, miséricorde! des figues noires, hein! Ma foi, j'ai délibéré de venir ici entre avril et mai, et je veux m'emplir le giron et le tablier de violettes, car... Mais que vois-je? Oh! que de touffes de violettes de Damas! Pour finir, le charme de ce petit paradis m'a fait oublier qu'il est déjà tard. Allons, madame la menthe, madonna marjolaine, madame la pimprenelle et messire le bouton de fleur d'oranger me pardonneront de ne pas faire plus longtemps la causette avec eux. Sur ma vie, tout vous sourit en ces lieux; quel zéphyr souffle, quel bon air, quelle jolie vue! Par cette croix, Nanna, s'il y avait ici seulement une petite fontaine d'où l'eau jaillirait en l'air, ou bien se déverserait par-dessus les bords et tout doucement coulant en ruisselet arroserait l'herbe, tu pourrais dire que tu as non pas le jardinet des jardinets, mais le jardin des jardins.»
Ainsi s'exprima la commère. L'heure de rentrer à la maison lui paraissait venue; elle embrassa donc la Pippa et lui souhaitant bon soir et bon an, elle s'en fut avec la nourrice où elles avaient à se rendre.