Nanna.—Tu as raison. La colère où me mettent les Alfanes qui veulent vous guetter au piège, qui font des salades et des sauces piquantes de mots décharnés, et avec l'obstination des poux et des morpions, n'en veulent pas démordre, m'a fait sortir de l'emblavure. Mais je m'en souviens très bien: j'étais à te dire comment tu devais choyer les lettrés que le plus souvent on rencontre à la table des seigneurs.
Pippa.—C'est ce que vous me disiez justement.
Nanna.—Fais-leur bon visage, entretiens-toi avec eux, et pour montrer que tu prises les talents, demande-leur un sonnet, un estrambot, un capitolo ou quelque semblable bêtise. Quand ils te l'offriront, embrasse-les, remercie-les tout comme si c'étaient des joujoux que tu recevais là. Chaque fois qu'ils viendront frapper à ta porte, ouvre-leur toujours; ce sont gens discrets: s'ils te voient occupée, ils s'en iront sans plus d'embarras et te reviendront te faire la cour dès que les autres seront expédiés.
Pippa.—Et si pourtant je n'avais pas envie de leur ouvrir, qu'est-ce qu'il en serait?
Nanna.—Tu en serais fustigée des plus cruelles vilenies qu'on ait ouïes jamais; parce que, en plus de leur humeur fantasque, qui travaille à chaque changement de lune, il y aurait le dépit qu'ils prendraient contre toi; donc, gare la jambe. Et puisque c'est l'ordinaire des femmes de ne jamais savoir coudre deux paroles ensemble, avant que d'en revenir au seigneur avec lequel tu seras, je veux te dire une petite gentillesse qui m'était sortie de l'idée, pendant que je te parlais des vieux.
Pippa.—Elle doit être bien drôle, puisque vous revenez en arrière pour me la dire.
Nanna.—Ah! ah! Je veux, Pippa, que des bonbons qui seront étalés sur la table, la nappe enlevée, tu en prennes cinq et que tu dises en les jetant en l'air: «S'ils font belle croix, mon vieux chéri mignon n'aime que moi toute seule; si la croix est de travers, il adore la une telle.» Pippa, si la croix réussit bien, lève les mains au ciel, puis, les bras tout grands ouverts, étreins le bonhomme de toutes tes forces et applique-lui un baiser avec autant de mignardises que tu sauras en imaginer: tu le verras tomber tout de son long comme un homme qui crève de chaud s'abat où souffle le moindre courant d'air. Supposé que la croix réussisse mal, laisse-toi échapper, si tu le peux, deux petites larmes accompagnées de deux coquins de soupirs, lève-toi de ta chaise et va près du feu que tu feras semblant d'attiser avec les pincettes, pour passer ta colère. Là-dessus, le coïon de bœuf viendra se pencher derrière ton dos avec des mines d'espiègle, et jurant par le corps, par le sang, que ma foi oui. Toi, une fois que vous serez dans la chambre à coucher, taquine-le jusqu'à ce qu'il te donne n'importe quoi, avant de faire la paix.
Pippa.—Je vous obéirai, maman.
Nanna.—Je n'ai pas d'autre espoir, ma fille. Te voici chez le seigneur, te voici chez ce vantard d'amour qui ne sait dire que: «La signora une telle, madame une telle, la duchesse, la reine et la merde» (qu'il l'ait dans le bec!) «m'a fait cadeau de ce ruban; telle autre m'a donné celui-ci.» Loue les rubans et montre-toi stupéfaite de ce que les belles dames de Tunis ne se fassent pas toutes baptiser pour s'appliquer sur le corps un tel personnage. Lorsqu'il en viendra aux prouesses qu'il a faites au siège de Florence ou au sac de Rome, approche-toi à l'oreille de ton voisin et dis-lui, de façon que l'imbécile l'entende:—«Oh! le galant seigneur! sa bonne mine me fait perdre la tête.» Il feindra de ne pas entendre et se pavanera de tout son être. Sache bien que celui qui n'use pas avec eux des mêmes finesses dont se servent les courtisans de mauvaises fortunes vis-à-vis des monsignors, lorsqu'ils mettent la sottise de leurs patrons au-dessous de toute hiérarchie, devient leur ennemi mortel.