Pippa.—Un moyen certain?
Nanna.—On ne peut plus certain.
Pippa.—Dites-moi comment et payez-vous.
Nanna.—Déballe ta marchandise sans te faire aucunement prier, va t'asseoir à l'endroit que l'on t'indique et dis: «Me voici telle que m'a faite celle qui m'a mise au monde.» En parlant de la sorte, tu toucheras le ciel du doigt, rien que d'entendre les louanges qu'ils t'adressent tous, jusqu'aux broches de la cuisine.
Pippa.—Pourquoi se sauvent-elles donc par les chambres?
Nanna.—Parce qu'elles craignent les comparaisons. Qui est ridée ne veut pas le paraître; qui est laide ne tolère pas qu'une jolie se place à côté d'elle; qui a les dents jaunes refuse d'ouvrir la bouche n'importe où il s'en trouve une qui les ait blanches comme du lait caillé; une autre se dépite de ne pas avoir la robe, le collier, la ceinture, la coiffe de celle-ci ou de celle-là, elle, qui se croit le Seicento même et plus encore, pour le reste; elle aimerait mieux être à l'article de la mort que de se laisser voir en public. L'une se cache par fantaisie, l'autre par bêtise, une autre par malice; de plus, je te dirai qu'étant ainsi séparées, elles disent les unes des autres le pis qu'elles peuvent ou savent dire: «Ce collier de perles n'est pas à elle; cette jupe est celle de la femme d'un tel; ce rubis appartient à messire Piccinolo; tel objet vient de chez tel juif.» Elles se soûlent ainsi de médisance et de maintes sortes de vins, mais il leur est bien rendu verjus pour merises par ceux qui soupent avec toi. L'un dit: «La signora une telle fait bien de cacher sa mauvaise grâce.» D'autres s'écrient: «Signora une telle, quand prenez-vous la décoction de bois?» Un autre rit à n'en plus pouvoir du marquis dont il a reconnu la présence dans les yeux de celle-ci ou de celle-là. Un autre exalte comme un homme d'un courage à toute épreuve quelque pauvre «laissez-moi tranquille», pour l'intrépidité qu'il a de dormir avec sa déesse, plus semblable encore à Satanas en personne qu'à la mère du diable. A la fin, chacun se tourne de ton côté et t'offre son corps et son âme.
Pippa.—Je vous remercie.
Nanna.—Quand tu seras où je te dis, fais-toi honneur, tu me feras aussi honneur à moi. Il t'arrivera d'aller au Popolo, à la Consolazione, à Saint-Pierre, à Saint-Laurent, aux autres principales églises, les jours solennels; galants, seigneurs, courtisans, gentilshommes y seront en groupes, postés à l'endroit qu'ils trouveront le plus commode pour dévisager les belles et dire son fait à celles qui passent et prennent de l'eau bénite du bout des doigts, non sans leur lancer quelque brocard qui cuise. Passe outre gentiment; ne va pas répondre avec une arrogance putanesque; tais-toi plutôt ou dis: «Révérence, belle ou laide, à votre service»; ce disant, ta modestie te servira de vengeance, si bien que lorsque tu repasseras, ils s'écarteront au large et s'inclineront devant toi jusqu'à terre. Au contraire, que tu veuilles leur répondre quelques brusques paroles, leurs murmures t'accompagneraient par toute l'église; il n'en serait pas autrement.
Pippa.—J'en suis certaine.
Nanna.—Lorsqu'il s'agira de te mettre à genoux, place-toi honnêtement sur les marches de l'autel le plus en vue qu'il y ait, ton livre de messe à la main.