Nanna.—Parce qu'avec de la chance, nulle fatigue, et que pour l'adresse, il faut suer; et force est d'astrologuer de vivre d'expédients, comme il me semble te l'avoir dit. La meilleure preuve que la chance est une route sans cailloux, regarde cette gueuse, cette saleté, cette pouilleuse de... tu m'entends bien, et sois convaincue.
Pippa.—Oh! n'est-elle pas riche à crever?
Nanna.—C'est pour cela que je t'en parle. Elle n'a pas un brin de grâce, pas une seule qualité, pas un agrément dans sa personne, pas de prestance; elle est niaise, elle a passé la trentaine, et avec tout cela on la croirait enduite de miel, tant les hommes lui courent droit dessus. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Demande-le aux familiers, aux laquais, aux ruffians, et ne me le fais pas dire, puisque la chance en a fait des seigneurs et des monseigneurs; nous voyons cela arriver tous les jours. Est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Messire Trojano dégrossissait des mortiers; à cette heure, il possède un beau palais; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Sarapica tondait les chiens; par la suite il fut pape: est-ce de la chance, hein? est-ce de la chance, hé? Accursio était le commis d'un orfèvre; il est devenu Jules II; est-ce de la chance, hé? est-ce de la chance, hein? Certes, quand la chance et l'adresse se trouvent ensemble chez une putain, oh! alors, sursum corda! Cela c'est chose plus douce que ne l'est ce «Oui, là! oui, là!» qui se dit au moment où le doigt qui te chatouille quelque part, après bien des: «Un peu plus bas, un peu plus haut, plus par ici, plus par là», trouve enfin le bouton qui te démange. Heureuse qui sait les réunir toutes deux, l'adresse et la chance, hé! la chance et l'adresse, hein!
Pippa.—Retournez où vous m'avez laissée.
Nanna.—Je t'ai laissée au moment où je te dissuadais de l'amour des jeunes gens, ces entripaillés, et de celui des capitaines à beaux panaches; je te disais de les fuir, comme à présent je te dis de courir tout droit aux gens rassis, parce qu'ils ne te payeront pas moins en bon argent qu'en bonnes manières.
Pippa.—Un peu plus de baïoques et un peu moins de politesse.
Nanna.—Sans doute, mais ils ont pour vous des uns et des autres; aussi les gens d'un naturel si aimable sont-ils bien notre affaire. A rester avec eux, on a le plaisir d'une nourrice qui allaite, gouverne et élève un poupon exempt de rogne, lequel jamais ne pleure, ni jour, ni nuit. Tourne-toi maintenant du côté des difficiles: miséricorde, avec cette espèce de gens-là! Dépouille-toi de l'orgueil que nous autres, mesdames les putains, apportons de la fente qui nous a pondues, et quand ces acariâtres te parlent d'un ton bourru, crient après toi et, d'un air goguenard, t'insultent, tiens-toi sur tes gardes, comme l'homme qui fait la parade avec l'ours; sache t'y prendre de façon que les baudets ne t'atteignent pas de leurs ruades et qu'ils te laissent toujours de leur poil dans la main.
Pippa.—Si je n'y réussis point, qu'ils m'exposent en effigie!
Nanna.—Après ces animaux-là viennent les spadassins, braves au coin du feu et autour de la bouteille, qui ne donneraient pas un coup de pied au cul à Castruccio; ils ne laissent pas de faire des rodomontades et t'apporteraient la mer dans un gobelet. Oh! ne seras-tu pas plus que l'Ancroia, si tu sais leur faire lâcher jusqu'à leur cotte de mailles, jusqu'à l'épée qu'ils portent au côté, sans raison aucune?