Pippa.—Je vous obéirai.
Nanna.—Et que dis-tu des puise-la-science-dans-la-bouche-à-papa? Quel supplice, quelle pénitence c'est de vivre avec ces archisages qui, de peur d'ôter à leurs lèvres le pli qu'ils leur ont fait prendre devant le miroir, ne parlent jamais, ou, s'ils parlent, ouvrent la bouche avec assez de promptitude pour remettre vite les lèvres dans leur premier pli, et toujours interprètent tes paroles en sens contraire! Ils mangent doctoralement, crachent rond, regardent en dessous, voudraient être aperçus avec des putains et ne veulent pas qu'on le sache, prennent bien garde de ne te rien donner en présence de leur valet et pourtant sont heureux que le valet sache ce qu'ils te donnent.
Pippa.—Quels hommes sont donc ces gens-là?
Nanna.—Si quelqu'un survient pendant qu'ils se trouvent chez toi, ils vont se cacher dans la chambre et, se mettant aux aguets derrière quelque fente de la porte, crèvent dans leur peau jusqu'à ce qu'ils te fassent dire à celui qui a été cause de leur retraite:—«Messire un tel est dans la chambre.» Au surplus, ils mesurent scrupuleusement le soleil, la veillée, la nourriture, le jeûne, la promenade, le repos chez soi, l'histoire de faire cela, de ne pas le faire, le rire, le sérieux, et mettant tant de chieries à la moindre de leurs actions que les nouvelles mariées en auraient de reste. Encore n'est-ce rien; ce qui est insupportable, c'est qu'ils te farfouillent si bien que force est de leur rendre compte de ce que tu as, de ce que tu fais de tes épluchures. Or, comme tout sage ou qui se croit tel, pour mieux dire, tient un peu de l'avaricieux, parce qu'il alambique la peine qu'on a à gagner des écus, rivalise d'astuce avec sa finesse; en composant tes démarches, tâche d'être toi-même la Sapientia Capranica, d'une sapience à faire désencapuchonner Salomon. Je le tiens de bonne source, il n'y a pas de folies plus salées que celles que se décident à la fin à faire ces sages, sans même que l'amour soit en jeu; estime maintenant quelles doivent être celles qui leur jaillissent de la tête quand ils sont amoureux perdus.
Pippa.—Je saurai comment m'y prendre, si de semblables hiboux tombent dans mes filets.
Nanna.—Ne t'ai-je encore rien dit des hypocrites?
Pippa.—Non, Madonna.
Nanna.—Les hypocrites qui ne se le touchent jamais qu'avec des gants et qui observent les vendredis de mars et les Quatre-Temps dans la dévotion des dévotions viendront te voir en cachette. Si tu leur dis, quand ils manderont ta petite pudeur par derrière:—«Eh quoi! voulez-vous donc aller par là?» ils te répondront: «Nous sommes pécheurs comme les autres.» Pippa, ma belle enfant, tiens bien secrets leurs faits et gestes, ne va pas gargouiller leur infamie comme un pot qui ne tient pas l'huile; ce sera tout profit pour toi. Ces ribauds, ces ennemis de la foi vous pelotent les tétons, rendent visite aux fesses, vous trépanent toute espèce de trou et fente, à l'égal de n'importe quel vaurien. S'ils rencontrent une femme qui sache ensevelir les turpitudes dont ils se délectent, ils donnent démesurément; les cordons de la braguette une fois renoués, ils se mettent à remuer les lèvres, marmottent le Miserere, le Domine ne in furore, le Exaudi orationem, et s'en vont pas à pas gratter les pieds aux incurables.
Pippa.—Fussent-ils tenaillés vifs!
Nanna.—Il leur arrivera pis un jour, n'en doute pas, et leurs vilaines âmes seront foulées aux pieds par ces ladres, ces avares, ces pourceaux qui, même lorsqu'il s'agit de faire l'amour, regardent aux épluchures. Avec ces gredins, il te faudra, pour leur sortir l'argent de la poche, toute l'adresse dont ils usent, eux, à le mettre de côté! Oh! quelle pénitence que d'avoir à leur arracher l'argent des doigts! Ne crois pas que leur poirier se laisse cueillir ses poires, si fort qu'on le secoue. Une maman, plus tendre encore que les autres, ne fait pas tant de mamours à son enfantelet qui ne veut pas s'endormir ou manger la bouillie, qu'il n'en faut faire à un avare; au moment qu'il sort un écu, la paralysie lui tombe sur les doigts, et il reluque du coin de l'œil sa monnaie rognée pour t'en faire don. Les ladres, tends-leur tes lacets et prends les gros lourdauds au piège, comme on y prend les vieux renards. Quand tu veux qu'ils en viennent au fait, ne leur demande pas de grosses sommes à la fois, mais bois-leur le sang goutte à goutte; dis-leur:—«Je ne puis le faire, faute de cinq mauvais teigneux de ducats.»