Nanna.—Les grosses bêtes de somme, comme disait la Romanesca, il ne faut pas cesser de les persécuter avec les «Donne-moi ceci, fais-moi cela»; ces rustres veulent être piqués de semblables aiguillons. S'il y a du monde quand tu leur en parles, ils en sont enchantés, parce que cela leur donne l'air d'être des finauds et non pas de simples niais. En outre, cela leur semble sentir son grand clerc de se faire prier par la signora, et, bien qu'ils soient proches parents des fourmis du sorbier, ils sortent de leur trou pour venir frapper à ta porte quand ils en devraient crever.
Pippa.—Ils en sortiront, ou crèveront.
Nanna.—Je ne veux pas oublier, encore bien que dans mon parler je me serve tantôt du tu, tantôt du vous, que tu devras dire vous à tout le monde, jeune ou vieux, grand ou petit; le tu a quelque chose de sec et ne plaît pas trop aux gens. Il n'y a pas de doute là-dessus, les bonnes manières sont d'excellents moyens de parvenir; donc, ne sois jamais hautaine dans tes façons et tiens-toi au proverbe qui dit: Ne te moque de personne pour de bon et ne dis jamais en ricanant: Tant pis pour qui se fâche. Quand tu te trouves avec les amis ou les connaissances de ton amant, ne laisse échapper de ta bouche aucun trait qui pique; qu'il ne te vienne jamais l'envie de tirer les cheveux ou la barbe, ou de donner des tapes, pas plus de petites que de grosses tapes, à personne. Les hommes sont des hommes, et si tu leur touches le museau, ils font la grimace et se fâchent comme s'ils étaient vraiment insultés; moi, j'ai vu faire de brutales menaces, bien mieux, j'ai vu infliger de bonnes corrections à certaine fastidieuse qui pousse l'aplomb jusqu'à tirer les oreilles aux gens, et chacun lui dit: C'est bien fait pour toi.
Pippa.—Ma foi, oui, c'est bien fait pour elle.
Nanna.—J'ai encore quelque chose à te rappeler. Quitte les errements des putains dont le premier article de foi, c'est de ne jamais garder leur foi. Sois décidée à mourir plutôt que de planter là personne: promets ce que tu peux tenir et pas davantage. Vienne n'importe quelle bonne occasion, ne donne jamais de la casse et du plantoir au nez de qui doit passer la nuit avec toi, sauf s'il se présentait le Français dont je t'ai parlé. Dans ce cas-là, fais appeler celui qui devait venir le soir et dis-lui: «Je vous ai promis la nuit prochaine, elle est à vous, comme je suis toute vôtre; mais je pourrais gagner, si je l'avais à moi, une bonne aubaine. Laissez-la-moi donc et je vous en rendrai cent pour une. Un Monseigneur de France la veut absolument; je la lui donnerai, si vous le voulez bien; si cela vous déplaît, me voici aux ordres de Votre Seigneurie.» Lui, qui se verra estimer davantage en t'accordant ce qu'il ne pourrait pas te vendre, se prêtera à ton intérêt, et non seulement te fera cette grâce, mais ne t'en sera que plus attaché. Au contraire, si, sans rien dire, tu le plantais là, tu courrais le risque de le perdre; bien mieux, en allant se plaindre partout de la vilenie que tu lui aurais faite, il te mettrait en bisbille avec ceux qui ont de la fantaisie pour toi.
Pippa.—Et ce serait malheur sur malheur, voulez-vous dire?
Nanna.—Tu l'as dis. Maintenant, note ceci. Il t'arrivera de te trouver au milieu de tous tes galants; tu dois penser que si tu ne partages également tes caresses, la moutarde montera également au nez du moins favorisé. Pèse-les donc dans la balance de la discrétion, et supposé que ton goût se porte plus vers l'un que vers l'autre, manifeste-le par de petits signes et non par de grands gestes débraillés. Fais en sorte que personne ne parte fâché, ni contre toi, ni contre le favori; tout homme qui dépense mérite récompense, et si celui qui donne davantage doit recevoir davantage, acquitte-toi discrètement avec lui. La route que je t'indique est bonne pour aller dans tous les pays du monde; il ne faut que savoir faire, savoir dire, savoir se tenir.
Pippa.—Je m'en acquitterai excellemment.
Nanna.—Maintenant, voici le principal. Ne prends pas plaisir à brouiller les amitiés en rapportant ce que tu entends dire; évite les scandales; partout où tu peux mettre la paix, mets-la, et s'il t'arrive qu'on jette de la poix sur ta porte ou qu'on la brûle, ne fais qu'en rire: ce sont des fruits qui poussent naturellement aux arbres que plantent les jaloux dans les jardins putanesques; pour n'importe quelle vilenie que l'on te fasse ou que l'on te dise, ne force jamais à en venir aux mains ceux à qui tu peux commander. S'il y en a un qui te joue un mauvais tour, tais-toi; ne va pas courir t'en plaindre en pleurnichant à celui qui meurt pour toi et dont le cerveau fume. Lorsqu'il te vient chez toi quelqu'un de ces chasse-mélancolie, ne va pas lui dire du mal de celle contre laquelle il est dans une de ses fureurs qui s'apaisent plus tard, à la honte et aux dépens de celui qui a voulu faire son malin; au contraire, gronde-le, dis-lui: «—Vous avez tort de vous fâcher contre elle; elle est jolie, pleine de talents, honnête et gracieuse au possible.» Il en résultera que notre homme, qui un jour ou l'autre retournera à la mangeoire, t'en aura de l'obligation; elle, qui le saura, te rendra la pareille dans le cas que l'un de tes amants prendrait de l'ombrage contre toi.
Pippa.—Je sais que vous êtes fine.