Nanna.—Restent les talents; naturellement les putains les détestent à l'égal de ceux qui viennent à elles les mains vides. Pippa, personne n'osera te refuser quelque petit instrument; demande donc à l'un le luth, à l'autre la harpe, à celui-ci la viole, à celui-ci des flûtes, à un autre le petit clavecin, à un autre une lyre; c'est autant de gagné. Tu feras venir des maîtres pour apprendre la musique et tu les amuseras en faisant jouer des morceaux à bâtons rompus, en les payant d'espérances et de promesses, en les régalant de quelques petites faveurs au galop, au galop. Après les instruments, adonne-toi aux peintures, aux sculptures et agrippe-moi des cadres, ronds ou carrés, des portraits, des bustes, des statuettes, tout ce que tu pourras; cela ne se vend pas moins bien que les vêtements.

Pippa.—N'y a-t-il point de honte à vendre les habits que l'on a sur le dos?

Nanna.—Comment, de honte? N'est-il pas plus vilain de les jouer aux dés, comme furent ceux de Messire le bon Dieu?

Pippa.—Vous dites vrai.

Nanna.—Certes, le jeu a le diable dans le cœur. J'y reviens donc: n'aie chez toi ni cartes, ni dés, parce qu'il suffit de les voir: qui s'y adonne est perdu, bel et bien. Je te le jure par la vigile de sainte Madeleine à l'Huile, ils empoisonnent les gens qui les regardent, absolument comme donnent la contagion les effets empestés que l'on touche, dix ans après qu'ils avaient été enfermés.

Pippa.—Cartes et dés, hors d'ici!

Nanna.—Écoute, écoute ce que j'ai à te dire touchant la vanité des pompes et des fêtes. Pippa, ne te mêle point aux courses de taureaux, ni aux jeux de quintaines, de bagues: il en résulte des inimitiés mortelles. Ces jeux-là ne sont bons qu'à amuser les enfants et la canaille. Si pourtant tu as envie de voir assommer un taureau, jouter à la quintaine ou à la bague, assiste à ces sortes de spectacles d'une fenêtre, dans la maison d'un autre. S'il t'arrive, tu sais, de louer une casaque, une jupe, un cheval de prix, pour te masquer, prends-en autant de soin que s'ils étaient à toi, et au moment de les rendre, ne va pas renvoyer les effets sans les bien nettoyer, comme font toutes les putains; qu'ils soient au contraire on ne peut plus propres et repliés dans leurs plis. Autrement ceux à qui ils appartiennent t'en voudraient à mort et souvent, souvent ils se fâchent contre celui à la prière duquel ils te les ont prêtés.

Pippa.—Vous ne pensez pas que je sois si peu soigneuse; ce sont des bourriques celles qui ne le font pas.

Nanna.—Des bourriques, c'est le mot. A présent, si je voulais te dire comment tu dois accommoder tes cheveux, laisser dépasser une petite mèche qui te pende sur le front ou bien autour de l'œil, de façon que tu l'entr'ouvres et que tu le fermes avec plus de gentillesse et de lasciveté, il me faudrait bavarder jusqu'à la nuit. De même si je voulais t'enseigner la manière d'arranger les seins, au corsage, de telle sorte que qui les voit faire saillie par l'entre-bâillement de la chemise y arrête ses yeux et plonge son regard aussi loin qu'on lui en découvre; sois plus chiche de les montrer que n'en sont prodigues certaines femmes qui semblent vouloir les jeter dans la rue, tant certaines se les laissent ballotter sur la poitrine, hors du corsage. Maintenant, je vais achever en une ou deux haleines, trois au plus.

Pippa.—Je voudrais vous voir continuer de parler une année entière.