BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMIX
INTRODUCTION
Un singulier cours d'eau à double pente coule dans le val que domine Arezzo: c'est la Chiana. Elle peut être donnée comme une image de ce Pierre dit l'Arétin, qui, à cause de sa gloire et de son déshonneur, est devenu l'une des figures les plus attachantes du xvie siècle. Elle est, en même temps, une des plus mal connues. A vrai dire, si de son vivant même la renommée de l'Arétin n'alla pas sans infamie, après sa mort on chargea sa mémoire de tous les péchés de son époque. On ne comprenait pas comment l'auteur des Ragionamenti pouvait avoir écrit Les Trois Livres de l'Humanité du Christ, l'on se demandait comment ce débauché avait pu être l'ami des souverains, des papes et des artistes de son temps. Ce qui devait le justifier aux yeux de la postérité a été cause de sa condamnation. En fait de génie, on ne lui a laissé que celui de l'intrigue. Je m'étonne même qu'on ne l'ait pas accusé d'avoir acquis ses biens et son crédit par la magie.
Ce Janus bifronts a déconcerté la plupart de ses biographes et de ses commentateurs. Son nom seul, depuis plus de trois siècles, effraye les plus bénévoles. Il demeure l'homme des postures, non pas à cause de ses Sonnets, mais par la faute d'un dialogue en prose qu'il n'a point écrit et où on en indique 35. Cependant, le populaire n'en met que 32 sur le compte de l'imagination luxurieuse du Divin. En Italie, les lettrés le voient d'un mauvais œil; les érudits n'abordent des recherches sur cet homme qu'avec beaucoup de répugnance et ne prononcent son nom que du bout des lèvres, osant à peine feuilleter ses livres du bout des doigts. Chez nous, les gens du monde accouplent sa mémoire à celle du marquis de Sade; les collégiens, à celle d'Alfred de Musset; pour le peuple et la petite bourgeoisie, son nom évoque encore, avec ceux de Boccace et de Béranger, la grivoiserie qui est toute la santé et la sauvegarde du mariage. C'est que la variété est bien la seule arme que l'on possède contre la satiété. Et l'homme qui, directement ou indirectement, a fourni à l'amour un prétexte pour ne point lasser devrait être honoré par tous les amants et surtout par les gens mariés. Sans doute, on connaîtrait les postures, même si le dialogue attribué à l'Arétin n'avait pas été écrit, mais on n'en connaîtrait pas autant, et ni Forberg, ni les livres hindous, ni les autres manuels d'érotologie qui en indiquent un nombre beaucoup plus considérable ne seront jamais assez populaires pour donner à l'époux et à l'épouse une occasion naturelle, provenant d'une locution quasi proverbiale, de repousser l'ennui en variant les plaisirs. L'Arétin, qui utilisa le premier cette arme moderne, la Presse, qui, le premier, sut modifier l'opinion publique, qui exerça une influence sur le génie de Rabelais et peut-être sur celui de Molière[1], est aussi, par aventure, le maître de l'Amour occidental[2]. Il est devenu une sorte de demi-dieu fescennin qui a remplacé Priape dans le Panthéon populaire d'aujourd'hui. On l'invoque ou on l'évoque au moment de l'amour, car pour ce qui regarde ses ouvrages, on ne les connaît pas. Les exemplaires en sont devenus rares. En Italie même, on ne connaît guère que son théâtre. Les Ragionamenti n'avaient jamais été traduits en français avant que Liseux en publiât le texte accompagné de la traduction d'Alcide Bonneau[3] d'après laquelle fut faite la tradition anglaise publiée par le même éditeur. Elle dut servir de modèle au Dr Heinrich Conrad pour la première et toute récente édition allemande: Gespräche des Göttlichen Aretino, éditée par l'Insel Verlag de Leipzig.
Ajoutons qu'une partie de l'œuvre arétinesque est aujourd'hui perdue; une autre demeure inédite dans les recueils manuscrits dispersés dans les Bibliothèques européennes; une autre enfin lui appartient sans doute aussi qui ne lui est pas attribuée.