Nanna.—Il disait qu'il n'y avait pas de chose plus odieuse à la nature que de perdre le temps, parce qu'elle nous l'a donné pour qu'on le dépense pour sa satisfaction, et qu'elle se réjouit de voir ses créatures croître et multiplier. Par-dessus tout, rien ne lui plaît comme de découvrir une femme qui, arrivée à la vieillesse, peut dire: «Monde, adieu!» Entre toutes les autres, la nature aime comme ses plus précieux bijoux les Nonnettes, qui confectionnent des sucreries au dieu Cupidon; et voilà pourquoi les plaisirs dont elle les gratifie sont mille fois plus doux que ceux qu'elle donne aux mondaines; il affirmait à voix haute que les enfants qui naissent d'un Religieux et d'une Sœur sont les fils du Dissitte[47] et du Verbum caro. Puis, mis sur le chapitre de l'amour qu'il traita des mouches aux fourmis, il s'échauffa fort à vouloir que tout ce qu'il disait sortît, non de sa bouche, mais de celle de la Vérité, et un chanteur juché sur un banc n'est pas écouté si attentivement des badauds qu'il ne l'était des bonnes ménagères, le braillard! La bénédiction donnée avec (tu m'entends bien?) un des machins de verre, long de trois empans, il descendit. Pour se rafraîchir, il faisait du vin ce que les chevaux font de l'eau, et dévora les pâtés avec la voracité d'un baudet broutant des sarments. On lui donna plus de cadeaux que toute une parenté à qui chante sa première messe, ou une mère à sa fille qui se marie. Lui parti, chacun se mit à s'amuser qui d'une façon, qui d'une autre. Je retournai dans ma chambre et je n'y étais pas depuis longtemps quand j'entendis frapper à ma porte; j'ouvre et voici le petit domestique du Bachelier qui, avec une révérence courtisane, me présente un paquet enveloppé et une lettre pliée en forme de ces flèches empennées à trois angles, ou, pour mieux dire, comme ces fers qui sont au bout des flèches. La suscription disait... Je ne sais si je me rappellerai les propres termes... Attends... oui, oui, elle disait ceci:
Que ces simples paroles
Séchées par mes soupirs, écrites avec mes pleurs,
Soient mises en paradis dans les mains du Soleil!
Antonia.—Oh! Excellent!
Nanna.—Dedans était un bavardage, d'un long, d'un long! Cela commençait par mes cheveux que l'on avait coupés à l'église. Il disait qu'il les avait recueillis et s'en était fait faire une chaîne de cou; puis que mon front était plus pur que le ciel; il comparait mes sourcils à ce bois noir dont on fait les peignes, et d'après lui mes joues faisaient honte au lait et à la crême; il égala mes dents à une enfilade de perles et mes lèvres à des fleurs de grenade; et faisant un grand poème sur mes mains, il loua jusqu'à mes ongles; ma voix était semblable au cantique Gloria in excelsis; et arrivant à la poitrine, il en disait merveilles et qu'elle portait deux pommes bien séparées, pareilles à de la neige. Enfin, il se laissait glisser jusqu'à la fontaine, disant y avoir bu indignement, et affirmait qu'elle distillait du manuschristi[48], et que son duvet était de soie. Du revers de la médaille il ne disait pas un mot, estimant qu'il faudrait ressusciter le Burchiello[49] pour en célébrer une minime parcelle. Il terminait en me rendant grâces, per infinita secula, de la libéralité avec laquelle je lui avait octroyé mon trésor, et jurant qu'il reviendrait bientôt me voir. Après un «Adieu, mon petit cœur!» il avait mis à peu près ceci:
Celui-là qui dans votre beau corsage vit[50],
Contraint par trop d'amour, ainsi vous écrivit.
Antonia.—Qui donc n'aurait pas relevé ses jupes à une si belle chanson?
Nanna.—La lettre lue, je la repliai et avant de la cacher dans mon sein, je la baisai; puis, retirant le paquet de son enveloppe, je vois que c'est un très beau livre de messe, que mon ami m'envoyait, ou plutôt je crus que c'était un livre de messe. Il était recouvert de velours vert, ce qui signifie amour, avec des cordons de soie. Je le prends en souriant, je le caresse de l'œil, je le baise partout, en le louant comme le plus beau que j'eusse jamais vu, et je congédie le messager en lui disant d'embrasser son maître pour moi. Restée seule, j'ouvre le petit livre pour lire le Magnificat et aussitôt je vois qu'il est plein d'images où l'on se divertissait dans les postures pratiquées par les savantes Nonnes. En en regardant une qui exhibant sa boutique par le cul d'un panier sans fond se laissait tomber au bout d'une corde sur la fève d'un membre démesuré, j'éclatai de rire si fort que je fis accourir une petite sœur qui était de celles avec qui j'étais le mieux apprivoisée, et, comme elle me dit: «Que signifient ces éclats de rire?» je n'eus pas besoin de corde pour tout lui dire. Je lui montrai le petit bouquin et nous le feuilletâmes avec tant de plaisir qu'il nous prit une telle envie d'essayer les postures des images que force nous fut de recourir au manche de verre. Ma petite amie se l'arrangea si bien entre les cuisses qu'on eût dit le machin d'un homme en arrêt devant sa tentation. Je me jetai sur le dos, comme une de ces femmes du Pont Sainte-Marie. Je lui posai mes jambes sur les épaules, et elle, me le mettant tantôt du bon, tantôt du mauvais côté, me fit vite achever ce que j'avais à faire; puis, à son tour, elle prit la place que j'occupais et je lui rendis fouace pour tourte.
Antonia.—Sais-tu, Nanna, ce qui m'arrive à t'écouter jaser?
Nanna.—Non.
Antonia.—Ce qui arrive à quelqu'un qui flaire une médecine et qui, sans la prendre autrement, va deux ou trois fois de corps.