Nanna.—Comme tu voudras. Après avoir dévoré de tous les plats, je traînais jusqu'à sept ou huit heures[80], avant d'aller au lit; puis, couchée avec lui, je lui donnais à ronger de si mauvaise grâce qu'il s'ôtait de dessus moi, reniant son baptême, et refusait de rien faire. Mais la rage d'amour le reprenait et comme je ne lui faisais pas les caresses auxquelles il s'attendait, il revenait de mon côté; moi, je me tenais coite. Alors il se mettait à me secouer en me disant des brutalités, les larmes aux yeux, et pour me monter dessus, il lui fallait me donner tout l'argent qu'il avait sur lui avant de me faire consentir.
Antonia.—Tu étais une vraie Nérone.
Nanna.—Vis-à-vis des étrangers qui venaient pour passer huit ou dix jours à Rome et s'en aller, j'usais de grandes pendarderies. J'avais à ma disposition quelques coupe-jarrets qui expédiaient gratis la chose avec moi une fois sur cent, et qui me servaient à faire peur de la manière que je vais te dire. Ces étrangers qui viennent visiter Rome, après avoir vu les antiquailles, veulent aussi voir les modernailles, c'est-à-dire les Signores, et faire avec elles les grands Seigneurs. J'étais toujours la première visitée de cette espèce de gens, mais qui passait la nuit avec moi y laissait ses hardes.
Antonia.—Comment diable? ses hardes?
Nanna.—Ses hardes, comme tu vas le voir. Le matin, la servante entrait dans ma chambre et prenait les habits de l'étranger sous prétexte de vouloir les brosser; elle les cachait, puis criait bien haut qu'on venait de les lui voler. Le bon étranger, sortant du lit en chemise, réclamait ses affaires et menaçait de briser les meubles pour se payer. Je criais plus haut que lui: «Tu veux casser mes meubles? Tu veux me faire violence chez moi? Tu me traites de voleuse?» A ces mots, mes garnements, qui étaient cachés en bas, d'accourir, les épées tirées, et de demander: «Qu'y a-t-il donc, Signora?» Ils vous mettaient la main au collet de l'homme qui, en chemise, semblait en disposition d'aller accomplir un vœu. Il me demandait aussitôt pardon, considérait comme une faveur d'envoyer chez quelqu'un de ses amis ou de ses connaissances emprunter pour lui chausses, casaque, manteau, pourpoint, toque, et sortait de chez moi s'estimant heureux de n'avoir pas eu affaire aux tiens-toi-tranquille.
Antonia.—Comment ton cœur s'en trouvait-il?
Nanna.—On ne peut mieux, parce qu'il n'y a ni cruauté, ni trahison, ni filouterie qui fasse pour une putain. Mais le bruit de mes façons d'agir se répandit, et ces étrangers, qui en eurent vent, ne vinrent plus chez moi, ou, s'ils venaient, ils se faisaient d'abord déshabiller par leur valet qui emportait les vêtements à l'auberge et revenait le matin les rhabiller. Malgré tout, aucun ne sut jamais si bien s'y prendre qu'il n'y laissât ses gants, ses bretelles, son bonnet de nuit; une putain tire parti de tout, d'une aiguillette, d'un cure-dent, d'une noisette, d'une cerise, d'une tête de fenouil, même d'une de poire!
Antonia.—Et, avec toutes leurs roueries, à peine se préservent-elles d'en venir à vendre les bouts de chandelle; le mal français, le plus souvent, est le vengeur de ceux qu'elles ont si maltraités. C'est vraiment drôle d'en voir une qui, ne pouvant plus cacher sa vieillesse sous le fard, les fortes eaux de senteur, la céruse, les belles robes, les grands éventails, fait argent de ses colliers, de ses bagues, de ses robes de soie, de ses coiffes, de tous ses autres ajustements, et commence à prendre les quatre ordres comme les jeunes gars qui veulent être prêtres.
Nanna.—De quelle façon?