Nanna.—Écoute celle-ci. J'avais pour amant certain marchand, bonne pâte d'homme, qui ne m'aimait pas, non, qui m'adorait. Il m'entretenait, et très certainement je lui faisais bien des caresses, sans néanmoins être folle de lui. Et à qui te dit: «Telle courtisane se meurt pour un tel», réponds que ce n'est vrai. Ce sont des caprices qui nous viennent de tâter deux ou trois fois de quelque gros manche; ces caprices-là durent autant que soleil d'hiver ou pluie d'été. Il est impossible que qui subit tout le monde aime personne.
Antonia.—Ça, je le sais par moi-même.
Nanna.—Or, ledit marchand dormait avec moi à discrétion. Pour me donner de la réputation et achever de l'incendier, je le rendis jaloux très galamment, lui qui faisait profession de ne pas l'être.
Antonia.—Comment t'y es-tu prise?
Nanna.—Je fis acheter deux couples de perdrix et un faisan, et, après avoir donné le mot à un portefaix, vaurien dès au sortir du nid, inconnu à la maison, je lui dis de venir heurter à ma porte sur l'heure du dîner, quand le marchand était à table avec moi. La servante lui ouvrit. Voici notre homme qui entre et qui après un «Bonjour à Votre Seigneurie!» ajoute: «L'Ambassadeur d'Espagne la supplie de manger ce gibier pour l'amour de lui, et, quand il vous plaira, voudrait bien vous dire vingt-cinq paroles.» J'ai l'air de le rebuffer et je m'écrie: «Quel Ambassadeur ou non Ambassadeur? Remporte-moi tout ça; je ne veux pas entendre d'autre Ambassadeur que celui-ci, qui me fait plus de bien que je n'en mérite.» J'appliquai en même temps un gros baiser à mon benêt, et, me retournant vers le portefaix, je le menaçai, s'il ne sortait. Le marchand me dit: «Prends donc, folle! tout est bon à prendre. Elle s'en régalera à sa santé», ajouta-t-il en parlant au portefaix et, après quelques rires qui ne dépassaient pas le bout des lèvres, il demeura tout en dedans de lui. «A quoi pense-t-on? lui dis-je en le secouant; l'Empereur lui-même, jugez un peu de son Ambassadeur, n'obtiendrait pas de moi un baiser. Je prise plus vos deux souliers que mille milliasses de ducats.» Il m'en remercia tendrement et s'en fut à ses affaires. Là-dessus, je m'arrangeai de façon que mes coupe-jarrets vinssent sur les quatre heures[82]; à quatre heures nous soupions d'ordinaire tous deux. Ils ramassèrent un mauvais garnement auquel ils apprirent son rôle, lui mirent un bout de torche à la main, et se plaçant derrière lui, masqués, le firent cogner à ma porte. Il monte, me salue, espagnolissimement, et me dit: «Signora, Monseigneur l'Ambassadeur vient faire la révérence à Votre Altesse.» Je lui réponds: «L'Ambassadeur me pardonnera; je suis obligée à cet Ambassadeur que voici.» Et en prononçant ces paroles, je pose la main sur l'épaule de mon homme. Le vaurien s'en va, attend un peu et frappe de nouveau; je refuse de faire ouvrir, et nous l'entendons s'écrier: «Si vous n'ouvrez pas, Monseigneur va faire jeter la porte par terre.» Je me mets à la fenêtre et je lui dis: «Que ton Seigneur m'assassine, m'incendie et me ruine à son aise! Je n'en aime qu'un, celui qui m'a faite ce que je suis, par sa bonté; pour lui, s'il le faut, je suis prête à mourir.» En ce moment, voici mes Pharisiens à la porte: ils n'étaient que cinq ou six, on aurait dit qu'ils étaient mille. L'un d'eux, d'une voix impériale, me dit moitié en espagnol: «Puta vieille, tu t'en repentiras, et cette poule mouillée qui te gratte l'échiné, giuro a Dios, nous l'assommerons!»—«Vous ferez ce que vous voudrez, répondis-je, mais ce n'est pas agir en gentilhomme que de vouloir violenter les personnes.» Je voulais ajouter encore autre chose; mon lourdaud me tira par la robe et me dit: «Non, pas un mot de plus, si tu ne veux pas que je sois coupé en morceaux par les Espagnols.» Il me força de rentrer et me rendit plus de grâces pour l'estime que j'avais montré faire de lui que n'en rendent ceux qui sortent de prison, lorsque les sergents leur donnent la liberté, à la fête du milieu d'août. Le matin, il me fit faire une robe de satin orange magnifique, et lui, tu ne l'aurais pas rencontré dans les rues une fois l'Ave Maria sonné, quand tu lui aurais offert un royaume, tant il avait peur des Espagnols et craignait que l'Ambassadeur ne lui fît faire un X sur la figure. A tout propos il s'écriait: «Je puis te le dire, ma maîtresse, la une telle, les arrange bien, ces Ambassadeurs!»
Antonia.—Pourquoi disait-il cela?
Nanna.—Parce que je lui faisais accroire que j'en avais planté là neuf à la file, sous l'escalier, en plein mois de janvier, les forçant de faire le pied de grue jusqu'à l'aube.—«Telle nuit, lui jurais-je, que tu étais couché avec moi, un tel se la secouait dans la cave; la nuit d'après, un tel contait fleurette au puits, dans la cour.» Et lui bien aise! Pour que je n'eusse pas la tentation de devenir Ambassadrice, il redoubla de cadeaux, disait à tout le monde: «C'est moi qui suis son obligé, suffit.»
Antonia.—Gentilles roueries!
Nanna.—Celle-ci vaut mieux. Je couchais souvent avec un certain secoue-panaches qui, lorsqu'on lui disait: «Méfie-toi d'une telle» se mettait à dire: «Moi? ah! c'est à moi que vous parlez? Ah! en garnison, à Sienne, à Gênes, à Plaisance, je m'en suis donné quelque peu; mon argent n'est pas pour les putains, par Dieu non!» Ce vantard je m'aperçus de dix écus qu'il avait dans sa bourse; j'aurais pu les lui prendre la nuit et lui laisser des charbons à la place, mais je les eus autrement, comme tu vas le voir. Il était un jour chez moi, tout caillé du tocsin que battait son cœur, parce que j'avais fait mine d'être coiffée d'un autre. Le voyant en cet état, je vais à lui, je lui passe les doigts dans la barbe, je lui tire un poil ou deux, gentiment, et je lui dis: «Qui donc est ta mignonne?» En lui parlant ainsi, je m'assieds sur lui, je le prends par le col et, lui écartant les cuisses du genou, je le rends tout gaillard. Je lui baise la figure et il se met à me répondre: «Ainsi soit-il!» puis il se tait et pousse un soupir dont je sentis le vent, tant il était gros. Je l'embrasse, je le caresse, si bien que le voilà remis tout à fait. Au moment où je lui disais: «Je veux que cette nuit nous couchions ensemble», quelqu'un qui avait le mot frappe à la porte. La servante court à la fenêtre et me dit: «Signora, c'est le tapissier.»—«Dis-lui de monter», répliqué-je. Il entre et me demande dix écus que je restais lui devoir sur une garniture de lit; il me prie, en outre, de le dépêcher vivement, parce qu'il avait à faire. Je dis à la servante: «Prends cette clef, et sur l'argent qu'il y a dans le coffre, donne-lui ses dix écus.» La servante s'en va ouvrir le coffre et me laisse caresser la queue au matou, qui se croyait bien en garde contre les roueries, en habile homme; je l'ensorcèle, il était déjà tout ensorcelé, mais le tapissier me presse, et j'avais déjà crié plus d'une fois: «Dépêche-toi donc, bête!» à la servante quand j'entends celle-ci grommeler. Je me lève et vais voir ce qu'elle a; je la trouve tout affairée autour du coffre, qu'elle ne pouvait arriver à ouvrir pour une bonne raison: c'est que, de même que le tapissier, qui venait pour l'argent, n'était pas de bon aloi, la clef n'était pas celle du meuble. Je fis comme si elle me l'avait forcée, et je lui sautai sur le dos avec plus de cris que de coups de poing. Je dis qu'il faut briser le coffre, mais on ne trouve pas de marteau. Je me tourne alors vers mon finaud: «De grâce, lui dis-je, si vous avez dix écus, donnez-les-lui; tout à l'heure, je briserai cette caisse, ou je réussirai à l'ouvrir, et vous rentrerez dans votre argent.»
Antonia.—Tu lui donnais du vous dans les affaires d'importance. Ah! ah! ah!