Nanna.—Je me serais consumée si j'eusse été seule; mais le médecin me fatiguait les épaules une nuit, et l'apothicaire me faisait des frictions la nuit d'après; pour ma convalescence, les chapons pleuvaient tout plumés, tout rôtis, et les bons vins: il n'y avait pas une cave de prélat qui ne fût dévirginée pour moi.
Antonia.—Ah! ah! ah!
Nanna.—Le marchand dont je t'ai parlé, sans m'en rien dire, me laissait voir son grand désir d'avoir un enfant. Je saisis la bonne occasion et feignis de me trouver bien mal, bien mal; du matin au soir je me tordais, je me démenais; je mangeais trois bouchées et j'en recrachais quatre en m'écriant: «Que c'est amer!» puis je faisais comme si j'allais vomir. La bonne pâte d'homme me réconfortait. «Dieu le veuille!» murmurait-il; puis il se taisait. Moi qui mangeais comme un laboureur dès qu'il n'était plus là, en sa présence je perdais l'appétit tout à fait et ne goûtais pas même d'une bouchée. A la fin, après avoir bien simulé étourdissements, coliques, mal de mère, douleurs de reins, geignant de ce que mes époques ne venaient point à leur époque, je lui découvre, par le moyen de ma mère, que je suis enceinte, et le médecin, mon secrétaire, confirme la chose. Le chie-en-culotte, plein d'allégresse, va racoler parrains et marraines, met des chapons sous la mue et s'occupe de trouver langes, maillots et nourrice; il n'apparaissait pas un oiseau, un fruit de primeur, une fleur nouvelle, qu'il ne l'achetât pour moi, de peur que l'enfant n'en portât la marque. Il ne pouvait même plus supporter que je misse la main à la bouche, et il me donnait la becquée des siennes, me soutenait pour me lever, pour m'asseoir; c'était à rire de le voir pleurer quand il m'entendait dire: «Si je meurs en accouchant, je te recommande mon pauvre petit!» Je fis un testament par lequel je l'instituais héritier de tous mes biens à mon trépas. Il allait le montrer partout et disait à chacun: «Lisez-moi ceci, lisez-moi cela, et dites-moi si je n'ai pas raison de l'adorer.» Après l'avoir entretenu longtemps dans cette fable, un jour je me laissai tomber par terre sans y prendre garde; je feignis m'être blessée et lui fis porter, dans un bassin d'eau tiède, un fœtus d'agneau mort-né: tu aurais juré un fœtus humain. Quand il l'aperçut, les larmes lui jaillirent des yeux, il poussa des gémissements, des cris, et les redoubla encore lorsque ma mère s'écria que c'était un garçon, qu'il lui ressemblait! Il dépensa je ne sais combien d'argent à le faire enterrer. Nous lui fîmes porter des habits de deuil, et il se désespérait surtout à cause du baptême que le petit n'avait pas reçu.
Antonia.—Qui fut le père de ta Pippa?
Nanna.—Ce fut un marquis au regard de Dieu, au regard du monde, je ne puis pas le dire. Parlons d'autre chose.
Antonia.—Comme tu voudras.
Nanna.—Il me vint envie de gratter de la guitare, non pour le plaisir, mais pour paraître me délecter des choses d'art. Il est sûr que ce sont de bons lacets à prendre les badauds les talents qu'acquièrent les putains; ils coûtent plus cher aux gens que le fenouil, les olives et les gelées que servent les taverniers. Une putain qui va jusqu'à chanter les canzones et lire la musique à livre ouvert, va-t'en pieds nus.
Antonia.—Rien ne vient que par tromperie en ce monde.
Nanna.—Par-dessus tous les autres, j'avais le talent de tirer parti de n'importe quelle bagatelle, et j'aurais pris dans mon filet jusqu'à une église, comme dit Margutte[83]; jamais personne ne coucha avec moi qu'il n'y laissât de son poil. Ne crois pas que chemise, ni coiffe de nuit, ni escarpins, ni chapeau, ni épée, ni quoi que ce soit qu'on oubliait à la maison, revît jamais le jour: tout est bon à prendre, tout fait bon profit. Porteurs d'eau, vendeurs de bois, crieurs d'huile, marchands de miroirs, marchands d'oublies, marchands de savons, de lait et de fromages à la crème, de châtaignes chaudes, rôties ou bouillies, jusqu'aux décrotteurs et aux vendeurs d'allumettes, tous étaient mes bons amis, et c'était à qui d'entre eux guetterait me voir avec quantité de galants.