Antonia.—Je te crois sans que tu le jures.
Nanna.—Et tu peux bien m'en croire. Mais déguste maintenant un millier de gentillesses que je veux te dire presque d'un trait.
Antonia.—Dis-les donc.
Nanna.—Trois particuliers, entre autres, m'aimaient: un peintre et deux courtisans; et la paix qui règne entre les chiens et les chats était celle qui régnait entre eux. Chacun guettait pour venir chez moi le moment où il croyait n'y pas trouver l'un des deux autres. Il arriva que le peintre vint un soir, hors d'heure, frapper à ma porte; on lui ouvrit, il monte l'escalier et comme il allait s'asseoir à côté de moi, voici l'un des courtisans qui heurte; je reconnais que c'est lui, je fais cacher le peintre et je vais au-devant du galant qui s'écrie en montant les marches: «Par le Diable! fais-moi donc prendre ici ce poltron de barbouilleur de mitres à voleurs!» Le peintre ne pouvait l'entendre; pendant que l'autre lâche son flux de paroles, j'entends mon troisième amoureux qui, en toussant, m'avertit d'aller lui ouvrir. Je cache celui qui en voulait au peintre, et celui qui s'était fait ouvrir opère son entrée en crachant. De prime abord, il me dit: «Je suis venu, croyant trouver avec toi l'un de ces deux gredins; si je l'y avais rencontré, le moindre morceau qu'il y laissait, c'était l'oreille.» Et ne va pas croire, parce qu'il parlait comme cela, qu'il aurait donné un coup de pied au cul à Castruccio[87]. La meilleure preuve, c'est que le mot entendu par le peintre, qui ne savait rien du courtisan blotti près de lui, et par le courtisan, qui ne soupçonnait pas davantage le peintre, tous deux s'élancèrent hors de leur cachette pour faire rétracter le bravache qui, en les apercevant, voulut aussitôt se sauver à reculons; il mit le pied sûr la première marche de l'escalier et dégringola jusqu'en bas; eux, que la fureur empêchait de voir clair, tombèrent pardessus lui. Il en résulta entre ces trois hommes, qui se haïssaient à mort, tous roulés en paquet, une bataille à trois si épouvantable qu'une foule de gens accoururent au tumulte; mais on ne pouvait entrer les séparer; ils tenaient la porte si bien fermée avec leurs épaules qu'impossible de l'ouvrir. Les cris augmentaient, la foule aussi: le hasard voulut que le Gouverneur vint à passer: il fit jeter la porte par terre, empoigna mes trois braves, tout meurtris, tout sanglants comme ils étaient, et ordonna de les mettre dans la même prison; ils n'en seraient jamais sortis s'ils n'avaient fait la paix entre eux, ce à quoi ils se résolurent.
Antonia.—Certes, ce fut beau.
Nanna.—Si beau que je le racontais à tous les étrangers et que je fus sur le point d'en faire faire un poème par Gian-Maria, le Juif; je n'en fis rien, de peur de passer pour une glorieuse.
Antonia.—Dieu t'en donne récompense!
Nanna.—Dieu le fasse! Mais si cette histoire fit rire tout le monde, celle que je vais te conter stupéfia tout le monde. Au comble de la faveur où m'avaient portée mes amis (grâce à ce que j'étais un friand morceau), j'imaginai de me faire murer dans le cimetière.
Antonia.—Pourquoi pas à Saint-Pierre ou à Saint-Jean?
Nanna.—Parce que je voulais émouvoir bien plus la pitié en m'ensevelissant au milieu de tous ces os de morts.