Nanna.—Parce que dès que je fus à l'église et que je vis la presse qu'il y avait, je songeai à me l'approprier. Qu'est-ce que je fis? Je m'ôtai la chaîne du cou et la donnai à quelqu'un qui me tenait le secret mieux qu'un confesseur. Puis je m'enfonçai dans la foule, quoique je fusse déjà au beau milieu, et tout à coup je poussai un cri pareil à ceux que poussent les gens à qui le charlatan arrache une molaire sur le Campo di Fiore. Tout le monde se retourne au cri, et voici la bonne Nanna qui se met à dire: «Ma chaîne! ma chaîne! le voleur! le coupe-bourse! le gredin!» En parlant et en pleurant, je m'arrachais les cheveux; on faisait cercle autour de moi, l'église en fut bouleversée et le tumulte en arriva jusqu'au bargello; il empoigna je ne sais quel pauvre diable qui lui parut, à la mine, avoir volé la chaîne, le conduisit sur-le-champ à Torre di Nona, et peu s'en fallut qu'il ne le fît pendre tout chaud, tout chaud.
Antonia.—Je ne veux pas en écouter davantage.
Nanna.—Si, tu écouteras.
Antonia.—J'aimerais savoir ce que te dit l'homme qui t'avait prêté la chaîne.
Nanna.—Sortie de l'église, tout en larmes et me tordant les mains, je rentrai chez moi, je m'enfermai dans ma chambre et dis à ma servante: «Ne laisse pas entrer d'importuns.» Voici le galant qui se présente et demande à me parler; pas moyen. Alors, il frappe et refrappe, clame et réclame, s'écriant: «Nanna! Nanna! ouvre-moi; ouvre-moi, te dis-je, vas-tu te désespérer pour si peu de chose?» Je feignais de ne pas l'entendre et disais d'une voix entre haute et basse: «Malheureuse! misérable que je suis! infortunée! vouée à malchance. Je veux entrer aux Repenties! Je veux aller me noyer! Je veux me faire Ermite!» Puis je me levai du lit où j'étais couchée, et sans ouvrir ma chambre je dis à la servante: «Ma fille, va chercher un juif; je veux vendre tout ce que je possède, et avec l'argent payer la chaîne.» La servante fit semblant d'aller chez le juif; et mon benêt d'amant criait: «Ouvre donc! c'est moi.» Je lui ouvre. En l'apercevant, j'élève la voix: «Oh! mon Dieu! je suis perdue!»—«Ne crains rien, dit-il, quand je devrais rester en chemise, je ne veux pas qu'il t'en advienne plus de mal que je ne m'en fais à moi-même avec cette chiquenaude.»—«Non, non, répondis-je; donne-moi seulement deux mois de crédit.»—«Tais-toi, folle, reprit-il, tais-toi donc!» Il passa la nuit avec moi, et je la lui fis si douce qu'il ne fut plus question de chaîne.
Antonia.—Ta boutique était bien fournie.
Nanna.—Un vieux barbon ridé, jaune, long et maigre, s'enivra de mes charmes et moi de sa bourse. Comme il pouvait se régaler de l'amoureux plaisir tout autant que de croûtes de pain un qui n'a pas de dents, il passait sa fantaisie à me peloter, à me baiser, à me sucer les tétons, et ni à force de truffes, de culs d'artichauts, d'électuaires, jamais il ne put redresser le piquet; si celui-ci se relevait un peu, il retombait aussitôt, absolument comme un lumignon qui n'a plus d'huile et qui, au moment qu'on croit qu'il se rallume, s'éteint. Cela ne servait à rien de le manier et remanier, de lui fourrer le doigt dans le sifflet ou sous les sonnettes. Je lui ai joué toutes sortes de tours insensés, à celui-là. Une fois, entre autres, que j'offrais un souper à je ne sais combien de courtisanes, lequel souper se fit tout entier à ses dépens, de trente pièces d'argenterie qu'il m'avait fait prêter pour le service, je lui en volai quatre; il en fit un tapage épouvantable; je me jetai dans ses bras en lui disant: «Papa, papa! ne criez point; n'allez pas vous occasionner une mauvaise digestion. Prenez mes robes, prenez tout ce que j'ai et payez-les.» Il n'ouvrait plus la bouche, et je lui donnai tant du papa à la figure qu'à la fin il resta comme un père à qui les «Papa!» de son enfant entrent dans le cœur; il paya de sa bourse les plats d'argent, et se contenta de jurer qu'il n'emprunterait plus jamais de sa vie quoi que ce fût, pour personne au monde.
Antonia.—Tu étais des plus fines.
Nanna.—Au commencement d'une liaison, je me faisais si douce que quiconque me parlait pour la première fois allait partout prêchant mon éloge; puis, quand il m'avait un peu goûtée, l'aloès était de la manne. De même qu'au commencement je montrais une grande aversion pour les actions mauvaises, de même au milieu et à la fin j'en montrais une non moins grande pour les bonnes, par la raison que, comme doit faire une vraie putain, je prenais le plus grand plaisir à semer la discorde, ourdir des brouilles, troubler les amitiés tranquilles, susciter des haines, faire s'injurier les gens et les mettre aux mains. J'avais toujours plein la bouche de Princes, et je décidais du Turc, de l'Empereur, du Roi, de la cherté des vivres, des richesses du Duc de Milan et du Pape à venir. Je prétendais que les Étoiles étaient grosses comme la pomme de pin de Saint-Pierre, pas davantage, et que la Lune était la sœur bâtarde du Soleil. Des Ducs, je sautais aux Duchesses, et j'en parlais comme si j'avais marché dessus; ces grandes manières qui leur siéent à peine, à elles, je les prenais, car celles de l'Impératrice ne sont qu'une niaiserie, et suivais l'exemple de l'une d'elles qui, étalant à ses pieds des coussins de soie, y faisait mettre à genoux quiconque avait à lui parler.