Nanna.—Oui, oui, je l'ai! Mais veux-tu enfin me dire ton avis en trois mots, selon ta promesse?
Antonia.—Pour en revenir à la promesse que je t'ai faite, de te tirer d'embarras en trois mots, je ne puis la tenir.
Nanna.—Pourquoi donc? Hum! hum! Chrr!...
Antonia.—Ma promesse, j'aurais pu la tenir au moment même où je te la faisais, par la raison que nous autres femmes nous sommes sages sans réflexion, et folles après réflexion. Pourtant, je vais te donner mon avis; tu en prendras la rose et tu en laisseras les épines.
Nanna.—Parle.
Antonia.—Je dis qu'en écartant une partie de tout ce que tu m'as raconté et en te faisant crédit pour le reste, car on ajoute toujours quelque mensonge à la vérité, et parfois pour embellir un récit, on l'agrémente de paillettes d'or.
Nanna.—Donc tu me tiens pour une ment... Hum! hum! pour une menteuse?
Antonia.—Pour une menteuse, non; mais pour une qui laisse courir sa langue, et je crois que si tu en veux aux Sœurs et aux Femmes mariées, tu dois avoir d'autres motifs. Suffit que je t'accorde qu'il y en a parmi elles plus de mauvaises qu'il ne faudrait. Quant aux Putains, je ne les défends pas.
Nanna.—Je ne puis... hum! hum! répondre, et j'ai bien peur que cette toux ne devienne un catarrhe. Dépêche-toi, de grâce, de me donner ton avis.
Antonia.—Mon avis est que tu fasses de ta Pippa une Putain, puisque la Sœur trahit ses vœux et que la Femme mariée assassine le sacrement du mariage; au moins la Putain ne déshonore ni monastère ni mari; elle fait comme le soldat, qui est payé pour ravager tout; elle fait le mal et ne s'en retient nullement, il faut bien que sa boutique soit approvisionnée de la marchandise qu'elle doit tenir. Le premier jour qu'un hôtelier ouvre sa taverne, il n'a pas besoin d'y mettre d'écriteau, chacun sait d'avance qu'on y boit, qu'on y mange, qu'on y joue, qu'on y enfile, qu'on y renie Dieu et qu'on y vole; celui qui entrerait là pour dire ses prières ou pour jeûner n'y trouverait ni autel, ni carême. Les jardiniers vendent des légumes, les épiciers de l'épicerie: aux bordels se vendent blasphèmes, fourberies, querelles, scandales, déshonneurs, friponneries, cochonneries, haines, cruautés, assassinats, mal français, trahisons, mauvaise renommée et pauvreté. Mais puisque le Confesseur est comme le médecin qui guérit plutôt le mal qu'on lui montre sur la paume de la main que celui qu'on lui cache, vas-y franchement avec la Pippa et fais-la putain du premier coup: par le moyen d'une petite pénitence et de deux gouttes d'eau bénite, son âme sera quitte de tout putanisme; d'ailleurs, si j'ai bien compris ton discours, les vices d'une putain sont autant de vertus. En outre, c'est bien agréable de se voir traiter de Signora, et par les Seigneurs eux-mêmes, de toujours manger et s'habiller en Signora, d'être continuellement en noces et festins, comme tu le sais mieux que moi, toi qui m'en as tant dit sur elles. Il est si bon de se passer ses moindres fantaisies et de pouvoir favoriser tout le monde! Rome a toujours été et sera toujours... je ne veux pas dire la ville aux putains, de peur d'avoir à m'en confesser.