Mais Albert avait disparu ; on se moquait de lui, et le menuisier s’en allait en sifflant, gouailleur et glorieux, très satisfait aussi, car il s’imaginait bien que Cendrine, derrière la croisée, avait vu comment il avait mouché son homme.

XV

Les jours suivants ne furent pas mauvais pour Golo. La fièvre de la dispute n’était pas encore tombée et elle le maintenait dans un état d’excitation qui l’empêchait de trop souffrir. Même, quelque orgueil lui revenait : il avait eu le beau rôle, c’était certain, et tout Villebard, à cette heure, savait qu’il n’avait pas froid aux yeux. Et comme il était moins malheureux, il s’ingéniait à garder intact le souvenir de cette querelle qui flattait sa vanité et distrayait sa douleur. Il en venait à exagérer la couardise du charron, comme aussi sa propre bravoure, et se délectait perpétuellement de la comparaison qui s’imposait entre lui et une pareille « gourde ».

— Oui, une gourde, une vraie gourde !

Et, ravi de ce vocable, il s’exaltait, évoquant d’Albert une image tellement comique et piteuse qu’il se prenait à rire tout seul, à l’atelier, sur les chemins. Et peu à peu, il glissait à une autre idée, qui faisait tressaillir en lui quelque espérance : si Cendrine, déjà fort peu éprise, allait, elle aussi, partager l’opinion publique et mépriser à son tour cet imbécile !… Et si elle méprisait Albert, ne serait-elle pas conduite, naturellement à admirer son rival, à l’aimer peut-être ?… Quelle chance que cette rencontre ! Mais il importait d’en profiter : au plus tôt et à tout prix, il fallait revoir Cendrine.

La revoir, oui, et deviner sa pensée, lui montrer que son ami était toujours là, et que, si elle avait voulu, si elle voulait…

La revoir, sans doute, mais où et comment ? Golo n’en savait rien ; et, son irrésolution naturelle aidant, les jours passèrent, chacun emportant un peu de sa vanité et un peu de sa confiance. La douleur était revenue, plus insupportable, plus lancinante que jamais, aggravée maintenant par l’exact sentiment de la réalité.

En admettant même que Cendrine, par dégoût de son mari, fût prise de compassion pour son premier amoureux, le reçût avec douceur, et que le temps refleurît des rendez-vous de leur jeunesse, quelle ne serait pas la fin de cette aventure ! Golo savait l’impossibilité des rencontres ignorées dans un petit village comme Villebard, et si, à la vérité, le charron était lâche, il n’en était pas moins capable de toutes les cruautés et de toutes les traîtrises. Surpris par cette brute, coupables ou non, sûrement ils seraient frappés. Oh ! pour lui-même, Golo n’avait pas peur. Si, un soir, au long d’une haie, le mari à l’improviste lui flanquait un mauvais coup, eh bien ! il n’en serait que cela. Il mourrait à cause de l’ancienne, à cause de son amie de jadis, et il aurait fini de souffrir. Mais si c’était elle la victime ? Et déjà il se représentait Cendrine abattue, le crâne ouvert d’un coup de serpe dans le jardin où Albert l’aurait poursuivie, au milieu de l’herbe rougie de sang. Non, il ne serait pas la cause d’une telle horreur. Ah ! sans doute, revoir quelquefois Cendrine, la serrer dans ses bras, sans rien dire, c’eût été pour lui une inexprimable joie. Seulement, comme cette joie, Cendrine pourrait la payer de sa tranquillité, de sa vie peut-être, Golo se jura d’y renoncer à jamais. Alors, il s’attendrit sur lui-même ; et, tout en larmes, il lui sembla que ce sacrifice, c’était son âme d’enfant qui le consentait, l’âme du petit mari des jeux innocents, doux aux gens et pitoyable aux bêtes.

Cette fois, c’était la fin. Puisque, décidément, il ne pouvait posséder Cendrine à lui tout seul, comme on possède son champ, sa maison, puisqu’il ne pouvait même pas la voir, eh bien ! il partirait, il s’en irait loin, oh ! très loin, dès qu’il lui aurait dit adieu, adieu pour toujours.

Le hasard le servit : l’occasion de l’entrevue dernière ne se fit pas attendre. L’hiver se faisait rude. Deux jours durant, sans discontinuer, la neige tomba, une neige qui rappelait à Golo le jour de son tirage au sort. Dans le grand silence, elle descendait inépuisable, et quand elle faisait mine de cesser, on apercevait un ciel d’un gris uniforme, qui, l’instant d’après, blanchissait de nouveau. Les coteaux et la plaine se brouillaient, l’horizon était clos, et on ne distinguait plus que des choses toutes proches, des apparitions très douces de maisons et d’arbres qui s’atténuaient lentement sous la trame épaissie des flocons.