—Vous avez raison, dit le chevalier.

—Sous Louis XIII, poursuivit le baron, mon trisaïeul Gaston de Vieux-Loup servait aux mousquetaires; le vôtre, Hector de Lancy, était guidon aux gardes de Son Éminence. Ils se croisèrent un jour dans le grand escalier du château de Rueil. L’épée du baron s’accrocha dans les chausses du marquis; ils se regardèrent, se souvinrent de la fin tragique de leurs aïeux et dégaînèrent sur-le-champ.

—Mon père m’a conté cela, interrompit le chevalier.

—Le marquis fut tué roide, et le cardinal, qui montait l’escalier en ce moment, le reçut tout sanglant dans ses bras. Ceci lui procura même l’occasion d’un joli mot; il dit au baron: «Vous m’avez fait une mauvaise plaisanterie, monsieur, et si ma robe n’était rouge, le sang de mon garde me couvrirait des pieds à la tête.»

Sous Louis XIV, poursuivit de Vieux-Loup, nos pères se firent protestants; le roi leur retira leur droit de chasse et en investit les Lancy. D’où il résulta que Louis de Vieux-Loup coupa le jarret au lévrier favori du marquis, son voisin, lequel lui envoya deux balles dans le bras et le lui cassa roide.

Depuis lors les Lancy et les Vieux-Loup évitèrent de se rencontrer; leurs chiens ne chassèrent jamais ensemble, et quand il y avait fête à votre manoir de la Fauconnière, on éteignait un candélabre dans le Grand salon de notre château de la Châtaigneraie. Voilà, monsieur, l’histoire précise de notre animosité.

—Eh bien? demanda le chevalier.

—Eh bien, monsieur, reprit le baron, il me paraît raisonnable et bien que cette animosité se perpétue. Que vous en semble?

—Mais, dit le chevalier avec hauteur, je n’y vois aucun inconvénient, monsieur.

—Et tenez, reprit le baron, le hasard me paraît s’en mêler singulièrement à propos.