Cette question eût embarrassé l’oncle Antoine lui-même, qui était cependant un lettré et connaissait sur le bout du doigt toutes les combinaisons dramatiques mises en œuvre, dans ses livres, par la célèbre madame Cottin.

—De deux choses l’une, poursuivit Gaston, à qui le silence de son oncle donnait un avantage réel, de deux choses l’une, ou Albert de Lancy seulement aime Mignonne qui ne l’aime point, ou ils s’aiment tous les deux...

Dans le premier cas, et ce premier cas est ma manière de voir, voici ce qui a dû arriver: Maître Albert, qui sait que Mignonne va au village le vendredi, aura guetté son passage et lui aura conté fleurette. Il l’aura poursuivie, et Mignonne, qui est bonne et naïve, aura eu peur et se sera prise à pleurer, ce qui n’aura point empêché le drôle de continuer audacieusement sa cour. S’il en est ainsi, c’est fort heureux que je vous aie pris le bras à temps, vous eussiez eu la plus vilaine affaire du monde, et Mignonne était compromise par contre-coup.

—C’est juste, murmura l’oncle Joseph; mais croyez-vous cependant qu’il en soit bien ainsi?...

—Je le crois, dit Gaston; mais admettons que Mignonne aime Albert, ce qui serait un affreux malheur, il est plus heureux encore que vous ayez laissé courir ce drôle.

—Comment cela?

—Vous me demandez comment, mon cher oncle? Mais réfléchissez qu’il est impossible, s’aimassent-ils dix fois plus, que Mignonne devienne jamais madame de Lancy.

—Oh! fit le baron en serrant avec colère la poignée de son fusil, je la tuerais plutôt.

—Alors, s’il en est ainsi, le plus simple en cas pareil serait de guérir Mignonne de son amour en la mariant, et je m’y résignerais de grand cœur pour l’honneur de notre nom.

—Ah! fit l’oncle Joseph qui respira.