Le chevalier déjeuna, le baron acheva son cigare, puis ils montèrent au premier étage avec leurs témoins, s’installèrent dans un cabinet dont on avait tout exprès enlevé les meubles, et ils mirent l’épée à la main.
A la troisième passe, le chevalier de Lancy reçut un coup de quarte dans la poitrine et tomba sans pousser un cri.
La mort avait été instantanée.
PREMIÈRE PARTIE
LA CHASSERESSE
I
La route de Lyon à Nevers, qui passe par Villefranche et Charolles et longe les dernières montagnes de la haute Auvergne, côtoie, pendant quelques lieues, la lisière du Morvan.
Le Morvan est une province peu connue et dont le nom n’éveille de souvenirs que chez les chasseurs; c’est un coin montagneux, une petite Écosse, un canton sauvage et d’une âpre poésie, jeté comme par hasard entre les collines verdoyantes et les plaines fertiles du Nivernais et du Berri, et les coteaux chargés de vignobles de la basse Bourgogne.
Le Morvan est une contrée giboyeuse; par suite, elle est peuplée de braconniers.
Ses vallons boisés, ses sites abruptes rappellent les Alpes; çà et là, sur un roc, au coin d’un bois de châtaigniers, le voyageur attardé par les chemins de traverse découvre une ruine féodale dont une aile est encore habitée par des gentilshommes devenus paysans ou des paysans qui ont eu grand’peine à installer leur métairie et leurs greniers à foin dans la vieille demeure des gentilshommes.
Un étrange lien d’amitié, de parenté même, unit encore le paysan morvandiau à son ancien seigneur, qui généralement est aussi pauvre que lui. L’un et l’autre sont braconniers, le premier par nécessité, le second par orgueil de caste. Tous deux dédaignent le permis de chasse et sont en perpétuelle contravention avec la loi. De là une étroite amitié, un dévouement réciproque que resserrent et augmentent une certaine communauté d’idées, une singulière uniformité de mœurs. Le gentilhomme morvandiau ressemble fort à l’ancien seigneur breton. Il est vêtu comme un paysan; il porte souliers ferrés et guêtres de cuir; il se tient volontiers, pendant les soirées d’hiver, sous le manteau de la cheminée des cuisines, et écoute gravement les légendes des pâtres et les sornettes du bouvier.