—Lamartine, ce poëte des affligés, ce consolateur de ceux qui souffrent.

—Ce que vous dites là est vrai, répondit Dragonne. Lamartine est le poëte des âmes en deuil.

—Et cependant, reprit Gaston, je l’avoue à ma honte, je n’ai pas ouvert ce livre.

—Pourquoi?

—Je ne sais. Je me suis assis au pied d’un arbre et j’ai rêvé. La nature nuit aux poëtes. Leur œuvre la plus complète ne vaut ni un coin de ce ciel bleu qui parle à nos yeux de l’infini, ni même de ce brin d’herbe verte qui tremble au souffle du vent, qui vit et pense comme nous, dans son humilité, et semble nous dire qu’il n’y a qu’un créateur, un poëte par excellence: Dieu.

—C’est juste, murmura Dragonne, mais vous avez rêvé bien longtemps.

—Je n’en disconviens pas. La raison en est que toute rêverie ressemble à la broderie de Pénélope, elle se reconstruit sans cesse. On rêve si peu à Paris.

—Et tant en province, répondit Dragonne avec un malicieux sourire.

—Peut-être, car là seulement on a le temps de descendre au fond de son cœur et de l’interroger. A Paris on ne fait que vivre, à la campagne on médite. Chaque heure qui s’écoule pour la grande ville apporte une émotion et efface un souvenir; chaque heure qui passe aux champs, sous le ciel bleu et les arbres verts, évoque une ombre du passé et fait aimer le mirage multicolore de l’avenir. Chacun de nous alors, en contemplant les horizons indécis, les lointains bleuâtres, les demi-teintes et les ombres que le pinceau de Dieu éparpille savamment sur la terre par les tièdes journées d’automne ou du printemps, chacun songe un peu aux jours qui viendront et construit à sa guise le castel en Espagne de ses rêves.

—Pourriez-vous me dépeindre le vôtre, monsieur Gaston?