Le voyageur tira un cigare de son étui, l’alluma, puis s’étendit sur les bruyères et se mit à fumer avec la gravité d’un musulman.

«Il est, dit-il en lui-même lorsqu’il en fut à sa quatrième bouffée, il est de singulières phases dans l’existence d’un homme du monde qui a le malheur d’être endetté. Il y a quarante-huit heures à peine, j’étais chez moi, à Paris, rue du Helder, dînant gaiement avec Azurine et mes bons amis Restaud et d’Éparny; nous causions des courses dernières, et je songeais à acheter Blidah, la jument arabe du petit comte Persony. Le champagne était bien frappé, on avait suffisamment chauffé le bordeaux, et je me trouvais dans un tel état de béatitude que j’avais oublié mes dettes et une certaine lettre de change souscrite au bénéfice de Thomas Baptiste, mon carrossier, lequel me logera bien certainement rue de Clichy, si je n’arrange mes affaires au plus vite. Arrive une lettre...!

«Pardieu! cette lettre est trop curieuse pour que je ne la relise point à la lueur de mon cigare, car le jour me fait complétement défaut.»

Le voyageur prit dans la poche de son gilet un chiffon de papier grisâtre, plié grossièrement et qui avait dû être cacheté, à défaut de cire, avec de la mie de pain. Une grosse écriture et une orthographe de pure fantaisie en couvraient le recto et le verso sur les trois premières pages.

Le Parisien relut à mi-voix avec une inflexion de raillerie légère:

«Monsieur mon neveu,

«Mon frère Antoine me sert de secrétaire, car vous savez que je n’ai jamais appris à écrire, étant né pendant la révolution; mais c’est moi, votre oncle Joseph, qui dicte la présente. Bien que nous ne vous ayons jamais vu, Antoine et moi, car vous n’êtes point venu nous rendre visite en Morvan, j’ai tout lieu de croire que vous avez pour nous l’affection qu’un bon gentilhomme doit conserver aux frères de son père, et je suis persuadé que ma lettre vous fera un plaisir infini.

«Notre frère bien-aimé Louis, votre père, était notre aîné de près de dix ans. Aussi avions-nous pour lui une tendresse respectueuse, et avons-nous toujours regretté vivement qu’il nous eût quittés, en 1805, pour aller servir dans les armées de l’empereur. Il est vrai que ce départ fut pour lui une source de fortune, puisqu’il épousa votre mère, qui avait cinquante mille livres de rente.

«Mais il paraît qu’on dépense beaucoup à Paris, lorsqu’on est jeune et bien tourné comme vous, car il nous est revenu que vous aviez mené si grand train depuis la mort de notre frère Louis, que vous étiez aux trois quarts ruiné, ce qui nous a affligés plus que vous ne sauriez croire. Cependant, peut-être avons-nous trouvé un moyen de réparer en partie vos pertes, et ce moyen le voici:

«Vous savez que nous avions un quatrième frère qui s’appelait Pierre, et qui est mort il y a huit ans. Il nous est resté de lui une fille qui aura seize ans vienne la Toussaint, et nous sommes quasiment à la fin d’octobre.