Dragonne et Gaston, après les foudroyantes paroles de la jeune fille, se regardèrent un moment en silence et comme dominés par une stupéfaction douloureuse; enfin, mademoiselle de Lancy revint à lui, prit sa main et lui dit avec une expression d’indicible tristesse:

—Non, mon ami, cela ne se peut; nos pères sortiraient de leur tombe, au besoin, pour nous défendre une pareille alliance si nous osions la projeter. Non, mon pauvre Gaston, je ne serai jamais madame de Vieux-Loup, et c’est une horrible fatalité, va! car je t’aimais et je t’aime, car je te dois la vie; car s’il est un homme au monde à qui il ait été donné de faire battre mon cœur, c’est toi; car enfin, si je ne meurs de douleur, ce cœur, la seule chose dont je puisse disposer, t’appartiendra éternellement.

Elle l’entraîna sur le canapé, le fit asseoir près d’elle et continua:

—Mon Gaston bien-aimé, sais-tu qu’il est de terribles et navrantes destinées, et que la vie est semée de poignantes et sombres souffrances?... Nous nous rencontrâmes un soir, nous étions inconnus l’un à l’autre, nous ignorâmes tout d’abord quel abîme existait entre nous, et nous nous laissâmes aller tous les deux à cette naïve et charmante ivresse qu’on nomme l’amour... Tiens, à cette heure, la dernière que nous passerons ensemble, je puis bien te faire cet aveu: je t’aime depuis le premier instant de notre entrevue.

Ah! cette course à travers les bois, le brouillard et la nuit, cette soirée où je te vis assis à notre humble foyer de famille, ne s’effaceront jamais de ma mémoire... Mon Gaston bien-aimé, nous allons nous quitter, nous ne devons plus nous revoir, mais crois que jamais mademoiselle de Lancy n’acceptera la main d’un autre, que dans le silence de son cœur elle sera toujours à toi et qu’en vain les jours et les heures, les mois et les ans passeront... ton souvenir ne s’effacera de mon âme ni de ma mémoire.

Dragonne étouffa un sanglot et reprit:

—Cher Gaston, écoute-moi: la vie de ce monde est un voyage, une heure d’épreuve que les âmes fortes subissent avec courage; quelques années écoulées et la mort arrive; mais la mort n’a rien de hideux et de terrible pour ceux qui croient fermement à une autre vie, car ils savent que cette vie-là est exempte des agitations mesquines et des soucis de la nôtre. Dans celle-là, les haines s’effacent, les âmes ennemies se fondent en un baiser, et ceux qui s’aimèrent ici et que la fatalité sépara sont réunis à jamais et s’aimeront éternellement.

Gaston écoutait Dragonne en sanglotant.

—Vous êtes jeune, mon Gaston bien-aimé, jeune, fort, intelligent, et, ce qui vaut mieux encore, vous avez un noble cœur. Croyez-vous que Dieu crée jamais une nature à peu près complète, car lui seul est parfait, pour qu’elle se consume en regrets impuissants et s’abandonne au désespoir, et pensez-vous que l’intelligence n’a point sa mystérieuse et sainte mission parmi la foule? Il faut être fort, mon Gaston, fort et brave; vous avez une belle place à prendre dans le monde, diplomatie ou carrières libérales, art ou politique, plume ou épée, il vous faut opter sans retard. Vous avez besoin d’oublier, et l’oubli des douleurs de l’âme ne se trouve que dans les nobles et bonnes actions. Retournez à Paris; travaillez avec courage, devenez un homme utile au pays et à vos semblables, célèbre même, si cela se peut. Alors, mon ami, ce but atteint, vous regarderez en arrière, dans la brume de vos souvenirs, vous songerez qu’une femme est au monde qui vous accompagna de ses vœux, de ses prières, qui tressaillit tout bas en entendant votre nom qu’on prononçait très-haut, et qui, dans le silence, et l’ombre de son cœur, se disait:

«J’ai bien fait de vouer en secret ma vie entière à son souvenir, car il est digne de moi.»