—Mon père!... supplia Albert d’une voix déchirante.
—Je ne suis plus votre père, répondit le marquis; je m’appelle Hector, marquis de Lancy, et jamais un Lancy ne fut le père de l’amant de mademoiselle de Vieux-Loup.
—Grâce! murmura encore Albert.
Le marquis retourna la tête, puis il regarda sa fille.
Dragonne avait les yeux baissés; elle comprenait par ses propres tortures ce que devait souffrir Albert.
—Mademoiselle Dragonne de Lancy, dit alors le marquis lentement et avec une froide énergie, vous nous disiez tout à l’heure, à madame votre mère et à moi, que vous ne vouliez point vous marier; il le faudra cependant, mademoiselle; il faudra que vous preniez un époux auquel je transmettrai mon nom et mon titre, car notre race ne doit point s’éteindre.
—Mon père, murmura Dragonne à son tour et d’une voix brisée.
—J’ordonne! dit froidement le marquis.
Puis il abaissa de nouveau son regard dédaigneux sur Albert.
—Relevez-vous, monsieur, lui dit-il: cessez de pleurer comme une femme à mes genoux; vous n’êtes plus mon fils, mais vous l’avez été. Écoutez-moi donc encore: il arrive quelquefois, il est arrivé que deux familles longtemps désunies en venaient enfin à une réconciliation, mais lorsque la poudre des siècles avait recouvert la cause de leur animosité séculaire. Il y a trente-cinq ans, monsieur, une réconciliation entre les barons de Vieux-Loup et les marquis de Lancy était possible encore, car leur dernière querelle remontait à plus d’un siècle; mais aujourd’hui, monsieur, un nouvel abîme a été creusé, un nouveau ruisseau de sang a passé dans ce vallon qui sépare le manoir de la Châtaigneraie du château de la Fauconnière, et ce sang, qui fume encore, est celui du chevalier de Lancy, mon frère.