—Jusque-là, monsieur, je veux être cette Dragonne chasseresse qui poursuivait votre oncle Joseph à coups de pierres et causait si grand’peur aux valets de ferme de la Châtaigneraie, et à ce brave chevalier de Vieux-Loup, ce gros homme tout rond qui narre si bien l’histoire de la pieuse Mathilde et du galant Malek-Adel.
Gaston mit un baiser au front de Dragonne, un baiser que nul ne surprit et qui retentit au fond du cœur de la jeune fille comme la première strophe de ce long hymne d’amour qu’ils allaient désormais chanter tous les deux, sans crainte de voir apparaître l’ombre sanglante et courroucée de feu le chevalier de Lancy.
Qu’on nous permette de revenir sur nos pas une fois encore pour raconter un événement d’une nature différente, accompli une heure avant la scène que nous venons de décrire.
L’oncle Antoine ou, si vous le préférez, M. le chevalier de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, était parti le matin pour Saint-Landry, où il y avait foire. Il allait traiter avec un riche meunier de Nevers pour la vente du blé de la Châtaigneraie, et en même temps pour acheter un petit cheval de race limousine qui pût servir à deux fins, la selle et le cabriolet, si toutefois on pouvait donner ce nom à l’antique patache que les deux gentilshommes avaient sous remise à la Châtaigneraie, et dans laquelle ils se faisaient voiturer lorsqu’ils se rendaient tous les deux dans les villages voisins.
L’oncle Antoine, malgré ses penchants à la littérature, une inclination des plus funestes, selon nous, aux mathématiques, était assez retors en affaires; il s’entendait même beaucoup mieux à conclure un marché que M. le baron, son frère aîné, lequel lui abandonnait volontiers les négociations mercantiles, se réservant la direction agricole des fermes.
M. le chevalier de Vieux-Loup avait donc, le verre en main, dans un cabaret borgne de Saint-Landry, conclu en une heure un marché avantageux, qui avait été ratifié en espèces sur-le-champ. Le meunier avait délié un gros sac de cuir dont il avait répandu le contenu sur la table; l’oncle Antoine avait élevé méthodiquement les piles d’écus et de louis, compté et recompté, puis il avait ouvert un gros sac de toile écrue et fait disparaître l’argent du meunier, qui changeait simplement ainsi de prison.
Le meunier devait faire enlever le blé le lendemain.
Cette première affaire terminée, M. le chevalier de Vieux-Loup était allé se promener sur le champ de foire et lorgner les chevaux qui s’y trouvaient, la queue embellie d’un bouchon de paille.
Il était escorté dans cette pérégrination par Jean le sarcleur, ce grand benêt que les épithètes de Mignonne rendaient si joyeux. Jean se connaissait quelque peu en maquignonnage, et l’oncle Antoine l’avait emmené. En venant de Saint-Landry, Jean chemina, son bissac sur l’épaule, son bâton à la main, à côté du cheval de labour que montait M. le chevalier; mais il avait la promesse de s’en retourner bien installé sur une selle, puisque le digne gentilhomme devait acheter un cheval.
L’oncle Antoine fureta longtemps sans s’arrêter à un choix; cette bête-ci avait une vilaine robe, celle-là le garrot bas, une autre le jarret engorgé, une troisième la tête épaisse, une quatrième amblait; Jean le sarcleur n’osait plus hasarder son avis et se disait tout bas que M. le chevalier ferait tant et si bien que lui, Jean, s’en retournerait piteusement à pied.