—Figurez-vous que mon frère et moi nous sommes jumeaux, mais cependant je suis l’aînée, étant venue au monde la première. Nous nous ressemblons trait pour trait, avec cette différence qu’Albert est blond, tandis que je suis brune, ce qui lui donne l’apparence d’une fille, tandis que j’ai l’air d’un garçon. Or, Albert et moi nous nous aimons beaucoup, mais par suite même de cette affection nous représentons assez bien le monde renversé. Je suis un peu plus grande, certainement je suis plus forte; il est timide, on dit que je suis trop hardie; au bout d’une heure de marche il est las, je cours à la chasse des journées entières.
«Quand nous étions enfants, Albert était toujours malade, je n’ai jamais ressenti une seule migraine; il était cousu sans cesse aux jupons de ma mère, je n’avais, moi, de sympathie que pour Jean, le garde-chasse du château. Lorsqu’on nous envoyait des jouets de Paris, je donnais à Albert mes poupées et je m’emparais d’un sabre, d’un fusil et d’un tambour. Si bien qu’un jour mon père dit à maman: «Il faut décidément donner une culotte à ce petit diable et une jupe à cet imbécile d’Albert. La nature avait la berlue le jour de leur naissance: c’est Diane qui était le garçon, aussi je la débaptise et je l’appelle désormais Dragonne.» Le nom me plut fort, je l’adoptai. On ne me connaît que sous celui-là dans le pays.
«Un jour, nous avions dix ans, Albert et moi, nous trottions dans les allées du parc, et j’étais déjà vêtue en homme; nous rencontrâmes un grand vieillard laid à faire peur, qui avait un fusil et un chien avec lequel il causait, et, ce qui est singulier, le chien paraissait le comprendre.
—Ah! interrompit Gaston en souriant.
—Or, savez-vous ce qu’il disait à son chien?
—Non, dit Gaston.
—Il lui disait, reprit Dragonne: «Finot, mon ami, autrefois les Lancy, que le diable emporte! nous auraient drôlement reçus si nous étions entrés dans leur parc; mais à présent, mon bel ami, c’est différent, nous pouvons ne pas nous gêner, le dernier marquis a la goutte, et il est dans son fauteuil à lire les gazettes, car il sait lire, paraît-il, ce beau monsieur. Donc, Finot, mon chéri, sus aux lapins de la garenne... J’ai une envie de lapereau sauté aux câpres, aujourd’hui, et mon frère Antoine pareillement...» Au moment où le vieux bandit achevait, nous nous trouvâmes face à face avec lui. Albert avait peur et voulait s’enfuir; mais moi, j’allai me placer sous le menton du vieillard, et je lui dis:
«—Vous êtes un misérable lâche, monsieur de Vieux-Loup, puisque vous insultez la vieillesse de mon père, et moi qui ne suis qu’une petite fille...
«—Ah! oui, fit-il en ricanant, mademoiselle Dragonne...
«—Précisément, et je vous ordonne de sortir de chez moi.