Du lieu où ils se trouvaient, l’œil embrassait un panorama d’un étrange et saisissant aspect. Deux chaînes de collines boisées encaissaient une petite vallée que le brouillard faisait ressembler à un lac immense. Çà et là, la flèche noire d’un clocher rustique perçait la brume et indiquait vaguement un village. A droite, et comme le point culminant de l’une des chaînes de collines, se dressait le manoir de la Fauconnière, le berceau de Dragonne; à gauche, de l’autre côté de la vallée, ayant un rocher pour base et adossé à un bois de châtaigniers, s’élevait le château de la Châtaigneraie, la demeure des barons de Vieux-Loup.

L’étrangeté du paysage concentra l’attention de Gaston assez pour lui faire oublier un instant la haine dont la belle amazone l’enveloppait à son propre insu.

—Dans un quart d’heure, reprit Dragonne, nous serons arrivés. Mais comme vous devez avoir faim et que le dîner n’est pas toujours servi très-ponctuellement, car on attend mon retour, je crois qu’il est bon d’avertir Marianne, qui est la cuisinière... Ici, Fanfare!»

La chienne de Dragonne accourut et posa ses grandes pattes marquées de feu sur les épaules de la jeune chasseresse.

Dragonne prit son mouchoir et le noua deux fois.

«Figurez-vous, dit-elle en le plaçant dans la gueule de l’intelligent animal, qui partit comme un trait et atteignit le fossé du château en quelques bonds, figurez-vous qu’il m’arrive très-souvent d’amener un convive. Alors, je fais deux nœuds au lieu d’un.

—Il paraît, observa Gaston, que je ne suis pas le premier voyageur égaré...

—Pardon, les convives que j’amène sont de pauvres braconniers que les gendarmes ont, en les poursuivant, éloignés outre mesure de leur domicile; or, comme en Morvan tout le monde est braconnier, tous les braconniers sont frères. On les héberge au château comme des altesses ou des ambassadeurs.

Gaston ne put s’empêcher de sourire, et ils se remirent en route.

—Pardon, mademoiselle, dit le jeune homme après un moment de silence, oserais-je vous faire une question?