Gaston s’était mis au lit en se disant que Dragonne était la plus jolie, la plus séduisante créature qu’il eût vue jamais; il s’éveilla en se répétant absolument la même chose; mais il dormit parfaitement dans l’intervalle, et, chose triste à dire, il ne fut nullement question de mademoiselle de Lancy dans ses rêves.

Il sauta hors du lit, se vêtit à la hâte et ouvrit sa fenêtre, qui donnait sur la vallée. Le brouillard de la veille avait disparu; les collines le vallon et jusqu’à ce torrent impétueux qui grondait la nuit précédente reprenaient, sous les rayons du soleil, un aspect calme et charmant qui impressionna vivement le jeune homme.

Devant lui, à une lieue, se dressaient les tours grises de la Châtaigneraie, cette demeure délabrée de sa famille; la vue de cette masure, encore décorée du nom pompeux de château, éveilla chez Gaston un monde entier de souvenirs.

L’animosité qui existait entre les deux races des Lancy et des Vieux-Loup, cette exaltation haineuse qui dominait Dragonne, et qui était chez elle le fruit de l’éducation de famille, lui revenaient en mémoire.

Il avait vu le marquis, sa femme et son fils; c’étaient des gens de bonne compagnie, fort doux, hospitaliers, bons à l’excès, à en juger au moins par les apparences. Dragonne elle-même était une charmante enfant dont la pétulance se trouvait tempérée par un excellent cœur, et surtout une naïveté, une candeur qui lui faisaient pardonner ces goûts masculins et cette hardiesse d’allures qu’elle semblait revêtir avec les habits d’homme et qui disparaissaient aussitôt qu’elle redevenait mademoiselle de Lancy.

En réfléchissant à tout cela, Gaston fut contraint de se dire que ses oncles, selon toute apparence, valaient beaucoup moins que cette famille au milieu de laquelle le hasard venait de le conduire, et il se laissa même aller à supposer que les torts de sa race remontaient beaucoup plus loin dans le passé des générations actuelles, ce qui n’empêchait pas les deux châtelains de la Châtaigneraie d’abuser de la verdeur de leur vieillesse pour molester la vieillesse infirme de leurs voisins.

Il alla plus loin encore, et songeant à la timidité, à la faiblesse d’Albert de Lancy, le seul homme jeune de la Fauconnière, il s’avoua que Dragonne s’élevait à la hauteur du rôle d’héroïne en s’emparant de l’épée que la frêle main de son frère laissait échapper.

Ceci était, à coup sûr, de l’exagération; mais Gaston voyait tout cela à travers la beauté de la jeune fille, et il avait vinqt-cinq ans!

Notre héros n’était point cependant un de ces étourdis vulgaires qui s’éprennent instantanément et courent en aveugles vers un but qu’ils n’atteindront pas. Gaston était Parisien; il avait vécu, qu’on nous passe le mot; il était doué de la faculté précieuse de lire assez bien en lui-même, et il réfléchissait très-froidement au seuil d’une passion.

Si bien qu’en terminant sa toilette avec une sage lenteur, il se dit: